« Les conspirateurs du silence », de Marylin Maeso

Comment se parler quand on n’est pas d’accord ? Question cruciale aujourd’hui ! Ose-t-on se parler ? Ou bien ne parle-t-on qu’avec ceux avec qui on est déjà d’accord ? Restons nous dans « l’entre-soi » ? Ose-t-on se contredire ? Accepte-t-on d’être contredit ?

En vérité, la colère est la grande amie de la peur … J’ai tellement peur de déchoir devant l’autre, ou pire, devant les autres, car alors, si je déchois, j’aurai l’impression d’être humilié ! Donc il faut absolument que « je gagne » la discussion (comme un match de foot !). Il verra, elle verra, ils verront alors qui est le plus fort !

Et si je ne suis pas sûr de moi ? Que je n’ai pas les bons arguments ? Que j’ai peur qu’il ou elle en ait  de meilleurs que moi ? Que je ne sache pas répondre à son dernier argument ? Au secours ! S’il ou elle est trop fort.e pour moi ? Surtout ne pas se laisser dominer ! Car alors, quelle humiliation ! Il faut que je tire le premier, là, pas – plus – de danger !

Et si « l’autre » est malhonnête, s’il tord les faits, s’il ment, s’il invente ? Alors là, je suis choqué ! Oh ! Quelle ignominie ! Mais je suis aussi en même temps conforté ! Car là, je vais pouvoir me draper dans ma morale et avoir le droit de monter le ton ! Ah ! Je vais pouvoir le.a « casser » (stigmatiser sa malhonnêteté !). Et ça cachera en même temps mes propres turpitudes (avantage non négligeable !). Mais s’il (ou elle) répond à mon irritation légitime ? S’il ou elle trouve une pirouette ? Oh, quelle mauvaise foi ! C’est un comble ! Je vais lui dire qu’il est, qu’elle est de mauvaise foi. Et le ton va monter (ça cachera la mienne, de mauvaise foi, mais tout plutôt que perdre et d’être humilié ! Ca va le.a mettre en colère, ça y est ! On y est arrivé ! C’est la dispute !

Mais il manque encore un petit ingrédient pour que ça soit vraiment sanglant ! Que je lui dise par exemple : « ça ne m’étonne pas de toi, tu es toujours de mauvaise foi » ! C’est pas mal. Mais il y a encore mieux : « Vous, dans votre famille, vous êtes de mauvaise foi » ou encore « Dans votre pays … Vous les bourgeois … vous les intellos … vous les xxxxx » (je n’ose pas écrire « votre race », « vos banlieues », etc. )

Là, on y est vraiment, là, on peut s’entretuer !

C’est tellement plus facile de faire la guerre que la paix. De déclarer la guerre que de construire la paix : voir le travail colossal de Michel Rocard pour ramener la paix en Nouvelle Calédonie …

Avez-vous entendu parler de Marylin Maeso ? Une prof de philosophie qui vient de faire paraître un ouvrage intitulé « Les conspirateurs du silence »

https://livre.fnac.com/a11084304/Marylin-Maeso-Les-conspirateurs-du-silence

Je l’ai entendue lors d’une émission sur France culture et j’ai apprécié sa manière mesurée et humaine de parler :

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/les-reseaux-sociaux-ont-ils-tue-le-dialogue

Comment expliquer qu’un échange cordial puisse subitement virer au pugilat verbal ? Pourquoi l’insulte et l’attaque personnelle prennent-elles si facilement l’ascendant sur la volonté de débattre loyalement ? Et surtout : d’où vient cette disposition prononcée à caricaturer l’adversaire pour faciliter son exclusion du champ des interlocuteurs admissibles ?

Marylin M. se réclame d’Albert Camus. Elle le cite :

« Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison […] Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde » (Albert Camus, Le siècle de la peur » Actuelles I).

Camus a saisi sur le vif cette mécanique de binarisation dans un article de 1948 intitulé « le siècle de la peur ». Il propose un aperçu du mécanisme par lequel la discussion se mue en une lutte à mort et la peur de diverger ou de trahir son camp abolit toute possibilité de dialogue critique : « un homme qu’on ne peut pas persuader est un homme qui fait peur. C’est ainsi […] que s’étale toujours une immense conspiration du silence, acceptée par ceux qui tremblent […] et suscitée par ceux qui ont intérêt à le faire » ;

La conspiration du silence : une entente tacite, mais néanmoins très forte, entre des parties pourtant ennemies jurées qui s’accordent comme par une étrange harmonie préétablie et qui partagent le même goût pour la dénonciation sélective et la rigueur à géométrie variable. Elle s’entendent malgré elles pour exécuter magistralement la même partition polémique d’une ode à l’hypocrisie […] tout en criant à la diabolisation et en s’invectivant mutuellement pour mieux déplorer l’impossibilité de discuter. [Car], lorsque le combat se substitue au débat, la polémique à l’échange critique, il n’est plus temps de se parler, moduler, concéder, en corrigeant les erreurs et approximations de son propre camp pour faire avancer la réflexion : il faut faire corps, coûte de coûte et s’opposer en bloc à un adversaire dont on a gommé les aspérités afin de l’uniformiser pour accélérer sa condamnation ».

C’est ce constat, à la fois triste et inquiet, qui a motivé l’écriture de ce livre : plus les sujets sont essentiels, plus leurs enjeux sont urgents et demandent à être abordés frontalement, et plus il devient difficile d’ouvrir une véritable discussion, honnête et constructive.

Si vous voulez en savoir plus :

Revenir à la page d’accueil : www.bertilsylvander.com

One Reply to “« Les conspirateurs du silence », de Marylin Maeso”

  1. Martine Julien

    coucou bonjour, je viens de lire l’extrait et non le livre donc je réagis juste à ce que je viens de lire… Il me semble que dans cet extrait l’accent est surtout mis sur la peur de ne pas gagner, les peurs en général de ne pas se montrer à la hauteur de l’interlocuteur etc.. qui seraient génératrices de disputes de combats ou de mutisme. C’est comme si dans toute discussion les deux parties avaient raison et qu’il y avait juste un problème d’égo, d’intolérance… Parlons de soi… lorsque je ne suis pas sure d’avoir raison, ou lorsque je m’aperçois au cours de la discussion que je n’ai effectivement pas raison, je n’ai aucun problème à changer d’avis et me rendre à l’avis de l’autre, voire même à m’excuser si nécessaire.. cla ne me pose aucun problème mon « égo » n’en souffre pas du tout… en politique par ex, il fut un temps où j’avais des certitudes, et maintenant j’avance à tâtons, je m’apercçois que le monde est si complexe qu’il est bien mal aisé d’avancer pour longtemps une « vérité » qui tienne la route, une solution qui serait bonne pour tout le monde ( même si je pense que les énergies alternatives sont de loin notre seule solution face au nucléaire ou aux carbone ou encore qu’il vaudrait mieux bien répartir les richesses pour la paix et que la politique d’Israël n’est pas bonne face aux palestiniens et que c’est tout de même une grosse source de conflit dans le monde ….) là où cela se complique c’est dans une discussion normale de la vie quotidienne avec des proches lorsque je suis sure d’avoir raison et que l’autre en face est aussi sur d’avoir raison, la bouteille est sur la table où ne l’ai pas, tu as payé ton loyer ou tu ne l’as pas payé, ou plus complexe, si tu es malade aujourd’hui c’est « peut-être » parce qu’hier tu n’as pris assez soin de toi ou encore tu m’avais dit que tu me rembourserai et tu ne l’as pas fait, le tabac et l’alcool sont mauvais pour tous et en particulier pour les femmes enceintes…. enfin des milliers de cas comme cela où il est impossible d’avoir gain de cause et que la colère monte, comment alors accepter la défaite même si on est sur et certain d’avoir raison comme si il fallait accepter que la vérité soit alléatoire selon le bon vouloir de chacun. Autrement dit comment accepter que des lois universelles et scientifiques la terre est ronde, l’homme provient de l’évolution de la vie et non du créationisme, etc…soient remises en cause avec des tonnes d’arguments contre lesquels il est vain de se battre, comment discuter avec des gens qui défendent ce genre de choses??? il faut les fuir?? alors voilà pourquoi on se retrouve seul et muet, car malheureusement il y en a de plus en plus jusque dans nos sillons coule non pas des flots de sang impur, mais des flots de « mauvaise foi » et quand les puissants de ce monde montrent quotidiennement la voie, en se contredisant sans vergogne en disant n’importe quoi et en affichant la fiéreté d’être ainsi, gros, gras, bedonnant, éructant, méchifiant, twitterant des imbécillités….
    A moins d’être clown bien sur!! mais dans la vie ça n’est pas toujours évident surtout quand ton équilibre en dépend!!! la nature les plantes, la méditation sont des lieus de dernier refuge, d’où la solitude, mais ça montre tout de même que ça ne va pas très bien …NON?

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