« Les conspirateurs du silence », de Marylin Maeso – Bonnes feuilles !

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On ne laisse pas les barbares franchir les portes de la citadelle on ne négocie pas avec l’ennemi, on s’en débarrasse, car il nous embarrasse. Admettre que l’adversaire puisse soulever des objections pertinentes à nos rencontres en dépit de tout ce qui nous oppose par ailleurs, que l’on puisse gagner à accueillir les opinions discordantes comme une richesse et une manière de renforcer nos propres convictions en leur faisant passer l’épreuve de l’altérité est inconcevable TV le débat comme une guerre de position ou accepter la remise en cause ses montrer ses faiblesses à l’ennemi et souffrira ces obus.

Dans l’univers de la polémique, l’ouverture d’esprit et vécu, de la part des nôtres, comme un suicide, est perçu, lorsqu’elle provient du camp adverse, comme une manoeuvre de diversion augurant une tentative d’entrisme.

C’est qu’il n’est plus question de discuter, mais, au contraire, de parvenir à ranger le plus vite possible chacun et chacune dans une case hermétique, afin de s’épargner les désagréments d’un débat contradictoire. Plus besoin d’écouter, d’analyser le discours de l’autre, dès lors qu’on l’a percé à jour. Ce sont moins les idées, les arguments, qui compte, au fond, que l’identité de dénonciateurs et le caractère qu’on lui prête. Dans cette atmosphère de guerre froide et de manichéisme blindé, si l’on ne choisit pas son camp, c’est lui qui nous choisit : la nuance elle n’ont pas droit de cité. Ne pas être aveuglément et inconditionnellement avec nous, c’est être contre nous, c’est faire le jeu de l’ennemi, au mieux par naïfs et, au pire par désir inavoué de trahir.

Ces quelques exemples glanés dans un vivier intarissable de truites du même acabit, nous font mesurer l’ampleur de la tendance implacable à la bipolarisation mécanique qui tend à s’emparer de ce qui se risquent à polémiquer surtout acteur, tendance à laquelle même les plus mesurés d’entre nous parviennent pas toujours à résister.

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Je songe notamment, ici, à une vidéo du chroniqueur et vidéaste usul intitulé « si on veut la démocratie ? », dans laquelle il soutient que les réseaux sociaux, « théâtre des nouvelles luttes démocratiques », « nouvel espace de débat sauvage, incontrôlable, violent parfois, comme devrait l’être la démocratie, n’en finit plus de concentrer les attaques de tous les réactionnaires ». Cette rhétorique binaire est éculée consistant à opposer les bourgeois réactionnaires et le peuple démocrate qu’elle convoque sans finesse, c’est-à-dire sans que l’on puisse se départir de l’impression que ces catégories sont maniées comme des gadgets conceptuels, au service d’une dichotomie simpliste du type « méchant ennemi » contre eux « gentils alliés idéologiques ».

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Si l’on rétorque que « la démocratie, c’est la confrontation », s’est laissé entendre que la confrontation ne peut être que violente, et que défendre son point de vue avec force passion ou insulter, caricaturés calomniaient l’adversaire sont 2 attitudes parfaitement équivalentes. J’ai la naïveté, ou l’optimisme, d’estimer qu’une conception moins théâtrale et plus exigeante de la démocratie possible.

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Citation d’Albert Camus : « celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s’il lui arrive de sourire et de quelle manière. Nous devenons aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi les hommes, mais dans un monde de silhouettes ».

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Ce qui m’a fait renoncer à l’anonymat sur twitter, c’est le constat qu’il était à double tranchant : autorisant le meilleur (une expression libérée de toutes les pressions professionnelles ou personnelles), il délimite également le pire.

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Croire que la liberté d’une parole est proportionnelle au nombre de décibels atteints, c’est confondre démocratie et démagogie et prendre pour une démonstration de force celui qui n’est qu’un aveu de faiblesse argumentative. Le dialogue n’est pas un duo entre 2 interlocuteurs du même avis qui ne font que se renvoyer l’écho gratifiant de leurs croyances partagées. C’est un échange (parfois musclé) de points de vue entre des personnes qui acceptent de les confronter et de raisonner ensemble pour faire résonner leur désaccord. Savoir penser contre soi-même n’est pas trahir ceux en quoi l’on croit, mais respecter suffisamment ses valeurs pour mépriser les opinions, et comprendre qu’il n’y a qu’un esprit dogmatique pour craindre l’épreuve de la contradiction. On ne peut trouver sa mesure profonde qu’en se mesurant à la position adverse, non pas pour la justifier, et encore moins pour y adhérer, mais parce que celui qui refuse de comprendre avant de juger se condamne à célébrer ses préjugés comme s’il s’agissait de certitudes fondée en raison. On a les victoires qu’on mérite. Et les servitudes qu’on se donne. Je perds patience face aux prêcheurs, toujours plus nombreux, qui assènent leur conviction comme on récite un catéchisme et qui préfèrent la facilité de l’excommunication à l’exigence de la réfutation loyale.

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Face aux généraux qui nous somment de prendre parti séance tenante sous peine d’être catalogués de force, j’ai revendiqué le droit de me taire quand j’estime n’avoir rien d’intéressant à dire, d’écouter les gens qui en savent plus que moi, de me moquer éperdument de la réputation (élogieuse ou infamante) que l’on pourra me faire et de débattre avec tous ceux qui sont disposés à jouer le jeu. À une époque de manichéisme universel, se vouer à la nuance est un acte révolutionnaire.

Sur la haine de l’autre, allez redécouvrir le poème d’Aragon La rose et le Réséda

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3 Replies to “« Les conspirateurs du silence », de Marylin Maeso – Bonnes feuilles !”

  1. jacqueline CEYTE

    Pouvons nous garder les codes de la CNV (Communication Non Violente) quand on passe d’une relation interindividuelle – nouée volontairement avec quelqu’un, plus ou moins, de « notre sphère », où il s’agit effectivement de partager de connaître l’autre – à la sphère « publique », où il s’agit de débattre autour de hiérarchies de valeurs (cf. Homo Hierarchicus de l’anthropologue Louis Dumont) ?
    Quand il s’agit de décision politique à prendre, il s’agit bien de convaincre (= Amener (qqn) à reconnaître une vérité), car tout ne vaut pas tout, tout le monde n’en sait pas autant que tout le monde sur tout. Pourquoi cette phobie du jugement? du classement, des valeurs ?
    Le jugement fonde la morale, le droit la politique ; refuser de juger l’autre est presque une forme d’indifférence, donc dénie à l’autre toute possibilité de progresser (André Guiot).

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  2. Dumouchel

    Le désir de dominer l’autre (on peut même parler de pulsion agressive) est inhérente à la nature humaine et nous vient de notre origine animale. Elle se joue partout : dans le couple, dans notre société et quand nous entrons en contact avec d’autres sociétés. Elle a toujours été là. Et elle a été très utile pour la survie. Alors que nous pourrions commencer à nous en séparer, elle est ultra développée dans notre société qui valorise énormément l’individualisme et la combativité. La philosophie est une école de sagesse quand elle n’est pas un combat d’idées ou de doctrines. Et on peut sans doute adoucir ce penchant à la domination en y travaillant philosophiquement. Mais s’en débarrasser est un travail plus psy, à mon avis, que philosophique (la conviction de la supériorité de l’intellect venant alors prendre la place de la force quasi physique qui consiste à élever le ton, mais il part de la même source : dominer son prochain). Pour moi c’est l’enjeu de notre époque. Aurons le courage et serons nous assez nombreux à vouloir ce changement de paradigme : considérer l’autre comme a priori notre égal et vouloir avec lui « échanger » plutôt que le « convaincre » ?

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    1. Bertil Sylvander Post author

      Un grand Merci Agnès pour cette contribution, qui me rappelle ce qu’on apprend en Communication Non Violente : « du désir de convaincre à l’envie de comprendre ». Les voies et passages pour y arriver sont multiples, développement personnel (« Deviens ce changement que tu veux pour le monde »), philosophie (« La méthode Schopenhauer », de Irvin D. Yalom), politique (dans le sens du développement de l’Etat de Droit, conquête justement de l’humain contre les pulsions animales : « de la horde à l’Etat »), etc. Il y a du boulot !

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