Pourquoi de nombreux jeunes algériens pensent du mal de Camus ?

Lorsque Camus alla recevoir son prix Nobel de littérature, à Stockholm en décembre 1957, il accorda plusieurs interviews. Interrogé par un étudiant originaire d’Algérie, sur le caractère juste de la lutte pour l’indépendance menée par le FLN, en dépit des attentats frappant les civils, Albert Camus répond, selon Dominique Birman, journaliste du Monde qui assiste à la scène :

« J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »

Cette phrase, prononcée en pleine guerre d’Algérie, a eu l’effet … d’une bombe ! Et été dévastatrice pour la réputation d’Albert Camus auprès des algériens. On n’a retenu que le dernier membre de phrase, sorti de son contexte et on l’a monté en épingle. Cette partialité a été à l’origine des préjugés de nombreux jeunes algériens mal informés. C’est un crève-coeur pour l’écrivain algérien Kamel Daoud …

Essayons d’y voir plus clair.

En décembre 1957, en effet, c’était la « bataille d’Alger ». Après 3 ans de guerre dans les djebels, le Front de Libération Nationale, qui se bat pour l’indépendance de l’Algérie, porte la lutte dans les villes et principalement à Alger, par des attentats à la bombe dans les bars, les autobus et divers lieux publics. Cette vague d’attentats fut réprimée par les paras de la 10e DP : il s’agissait de démanteler l’organisation pyramidale du FLN en procédant à des arrestations et des interrogatoires, sous-entendant le recours à la torture. Cette opération, qui fait encore aujourd’hui la honte de la France, fut efficace et l’état major du FLN fut décapité.

La population européenne (souvent des petites gens, dont je faisais partie, qui se contentaient de rêver un avenir en Algérie) a été saisie de terreur : n’importe qui en ville pouvait à tout moment être tué ou mutilé dans ces attentats. Beaucoup de terrèrent chez eux. Ma mère s’y refusa et continua de nous envoyer au Lycée, mon frère, ma sœur et moi. J’y allais , la peur au ventre. C’est cette peur qui a dicté ses mots à Camus, car il redoutait que sa mère, habitant le quartier populaire de Belcourt, ne soit elle même frappée par un attentat. Tout simplement.

Camus, lui-même issu d’un milieu misérable, était un homme engagé aux côtés de ceux qui souffrent. Il avait publié entre le 5 et le 15 juin 1939 une série de reportages dans le journal de gauche « Alger républicain », dans lesquels il dénonçait les effets catastrophiques de la colonisation.

Le grand écrivain et philosophe qu’il était avait une position idéaliste sur l’Algérie : il pensait qu’on pouvait concilier les positions. Conscient depuis bien longtemps (bien avant beaucoup d’autres) de la misère des populations algériennes, il pensait qu’on ne pouvait avancer que par la justice sociale. Le 22 janvier 1956, dans un climat très dégradé, il lançait avec des amis « libéraux » (c’est ainsi qu’on appelait les gens qui souhaitaient négocier avec le FLN !) un Appel pour une Trêve Civile. À ce moment précis, Camus fut perçu parmi les libéraux comme l’homme de la dernière chance, celui qui pourrait encore redresser la situation s’il entrait dans l’arène politique. Sa collaboration au journal l’Express, ses articles sur la question algérienne et son soutien à la candidature de Pierre Mendès France (qui a fait la paix en Indochine et en Tunisie, bien avant De Gaulle, en reconnaissant le droit des peuples  à disposer d’eux-mêmes), démontraient absolument sa bonne foi.

Les « libéraux » proches d’Albert Camus se mobilisèrent donc pour faire entendre la voix de l’apaisement. Des réunions eurent lieu, les premières parmi les libéraux européens, puis dans une arrière-salle du Café de la Marsa face à l’Amirauté et dans la Casbah, pour convaincre les représentants musulmans, à la demande de Camus, de participer au dialogue. Le maire d’Alger, Jacques Chevallier, sympathisant des libéraux, mit à disposition la salle des fêtes de la Mairie d’Alger, puis sous les menaces provenant des pieds noirs « ultras », il retira son offre. Le groupe des libéraux se rabattit sur le Cercle du Progrès près de la Place du Gouvernement et durent se charger de l’organisation de l’évènement, la sécurité des orateurs, le filtrage du public, le service d’ordre, ceci dans une ambiance enfiévrée et délétère. Sous la pression des ultras de chaque camp, cette conférence ne put se tenir.

Dans son blog, João da Costa Domingues écrit : « Trop sensible au monde comme il va », Albert Camus penseur, écrivain et citoyen a toujours prôné l’éradication de la famine, des grandes injustices et des préjugés sociaux en Algérie. Cependant, pour y arriver, observe-t-il, tous les moyens ne sont pas bons, car le crime contre des innocents ne pourra jamais se justifier par le but à atteindre, aussi juste et noble qu’il soit. Né lui-même dans la misère algéroise, il y a appris la valeur de la solidarité humaine. Révolté contre la condition humaine de son peuple algérien, il y a répondu par l’action de l’intellectuel écrivain et du citoyen engagé. Il a dénoncé aussi bien le travail précaire, « exploitation intolérable du malheur », que le manque d’écoles ajustées aux besoins des populations le plus démunies, s’engageant toujours dans la recherche de solutions réelles, par des actions simples, par des gestes à mesure d’homme.« 

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