Contempler le ciel étoilé dans une ville en guerre…

Mon ami Bertrand et moi, nous sommes allongés sur la terrasse de l’immeuble, les yeux fixés sur la voûte étoilée. Dans Alger, ce ne sont que rafales de fusil mitrailleur et déflagrations de bombes au plastic. Nous sommes habitués, ça fait des mois que ça dure. Nous avons 16 ans et contemplons les étoiles qui veillent sur la ville en guerre.

Nous sommes début mars 1962 et, comme chaque soir, nous voilà sur la terrasse avec nos duvets de scouts, une bouteille d’eau et des biscuits. Nous avons patiemment attendu la nuit et enfin, elles sont délicatement apparues, nos étoiles, une à une, comme pour un rendez-vous … Oh, comme nous avons hâte qu’au crépuscule succède enfin l’obscurité complète !

Equipés de notre carte du ciel et d’une lampe de poche, c’est du boulot, lorsqu’on n’y connaît rien, de faire l’aller-retour entre le papier et le ciel, de discuter âprement et de se mettre d’accord à propos des belles inconnues auxquelles nous pouvons donner enfin un nom !

Nous voyons lentement réapparaître les constellations que nous avions repérées la nuit précédente : La chèvre (et son étoile Capella), Castor et Pollux, Le Lion et son étoile Régulus … Joie des retrouvailles ! Mais nous devons attendre encore pour découvrir les nouvelles constellations de ce soir.

(En effet, si vous le ne saviez pas, plus on avance dans le calendrier, plus la terre, dans son voyage autour du soleil nous permet de voir, à la même heure, de nouvelles parties du ciel. Mais si on attend par exemple une heure, on voit l’état du ciel dans un mois ! La seule limite est le lever du jour. Nous avons donc du boulot !)

A l’automne dernier, au début de notre passion, nous avions découvert à l’aube, émerveillés, la lente montée à l’Est (au dessus de la baie d’Alger !) de la constellation d’Orion … A tous ceux et celles qui n’ont jamais prêté attention à cette constellation, s’il vous plait, demandez à un connaisseur qu’il vous la montre : elle est d’une beauté à couper le souffle ! Pour notre part, quand nous l’avions contemplée pour la première fois, c’était déjà l’aube ! Le soleil commençait à éclairer le levant et nous assistions horrifiés à l’effacement, dans le jour montant, de notre nouvelle et éclatante complice !

Revenons à cette nuit de printemps 1962 à Alger. Orion se couche superbement et nous venons enfin de faire connaissance avec Le Bouvier et son étoile Arcturus, ainsi que de la Vierge et son étoile L’Epi. Comme chaque fois, nous exclamons notre joie !

Mais comme chaque nuit, loin en bas dans les rues, c’est la guerre civile. Des fenêtres et des rues cachées, les pieds-noirs de l’OAS mitraillent les gardes mobiles, qui, protégés dans leurs Half-Track ripostent abondamment. Attentats, crimes, désintégration des magasins « collabos », pulvérisées par les pains de plastic, …

Le 4 mars, nous étions sur notre terrasse lors de cette nuit épouvantable qu’on a appelé « la nuit bleue d’Alger »…Quel contraste entre les fracas des affrontements humains et la paix céleste. Le ciel pour nos yeux et notre cœur et la terre pour nos oreilles et nos tripes…

Pour nous, ce soir-là, c’est le silencieux lever d’Hercule et de la Couronne boréale que nous contemplons éberlués. Nous savons que les négociations d’Evian viennent d’aboutir. Le FLN est-il cet Hercule qui étouffe les serpents menaçant le berceau de l’Algérie nouvelle ? La Couronne boréale vient-elle ceindre le front des négociateurs ? Et pourquoi ces peuples jumeaux ne s’entendraient-ils pas tels Castor et Pollux ? Pourquoi La République ne redeviendrait-elle pas pure comme la Vierge ? Pourquoi le Lion de la guerre ne cèderait-il pas un jour la place au Bouvier, à la Chèvre et au Taureau ?

Aujourd’hui encore, je m’étonne de ma jeune insouciance : avoir su contempler l’harmonie innocente des étoiles, alors que le monde coupable des adultes se déchirait sous mes yeux.

Et j’espère de tout mon cœur que d’autres humains sauront faire de même …

7 Replies to “Contempler le ciel étoilé dans une ville en guerre…”

  1. Bertil Sylvander Post author

    Merci pour ce message et tes écrits que je rejoins.
    Je voulais prendre le temps de les lire comme il faut, et je suis très très touchée. Si seulement la poésie gagnait tous nos cœurs à l’unisson, ne serait-ce que quelques secondes. Ce serait le répit et l’émerveillement.
    Cela tombe bien en cette saison de fêtes ou de retrouvailles familiales qui s’approche.
    Marie

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  2. Olivier Hutter

    J’ouvre ce mail ce 19 octobre 202 et me pose une question « Est-ce qu’une étoile, accrochée bien haut dans ce ciel (invisible de Marseille pour cause de pollution) ne serait pas devenue, en cet anniversaire, la maison de Bill, d’où il nous suivrait de son œil malicieux !
    J’ose le croire et m’en vais rassuré ! Je m’autorise à penser qu’il est si bien là-haut qu’il ne reviendra pas. Mais il sait que nous sommes avec lui.
    Amen !

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  3. Bertil Sylvander Post author

    Cher Bertyl,
    L’enregistrement de Marcelle Plumat m’a bouleversée.
    J’habite la banlieue lilloise et j’ai fait de nombreux stages avec elle dans des lieux variés ( et parfois improbables!) en Belgique: 1997, 98, 99, 2000, 2001 … j’en oublie peut-être … et j’allais souvent lui rendre visite dans sa petite maison de Rombies-Marchipont, quelle fête à chaque fois! La dernière fois que je l’ai vue vivante, c’était à l’hôpital de Valenciennes, la veille de sa mort. Et voici qu’elle fait signe par votre intermédiaire avec ses craquantes histoires de vie: sa voix, son savoureux accent, son espièglerie délicieuse! Si vous avez d’autres enregistrements, je suis preneuse.
    Je vous laisse avec la citation du Dalaï-Lama qu’on nous a donnée de sa part à son enterrement: « Il n’y a personne qui soit né sous une mauvaise étoile, il n’y a que des gens qui ne savent pas lire le ciel « . A lire dans votre mail  » contempler le ciel étoilé », je pense bien que vous savez le lire, vous, le ciel !!! Chtites cordiales pensées à vous. Éliane

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    1. Bertil Sylvander Post author

      Merci Olivier, je suis sûr que Bill nous regarde avec son petit air amusé ! Et ton commentaire tombe d’autant mieux que Bill lui aussi a connu la guerre en Angola et qu’il avait conservé malgré tout son humour …

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  4. Brigitte

    Rester en soi, rester soi, contempler l’immuabilité apparente du cosmos, prendre du recul par rapport à nous, minuscules humains qui nous agitons sur cette microscopique partie de l’univers.
    Quel est le sens de tout ce désordre, au regard de l’immensité cosmique ?

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  5. Sylvie Domenjoud

    C’est la vie ! car c’est aussi la mort .
    Alors ? ..faut faire avec …

    Hier j’étais intelligent et je voulais changer le monde, aujourd’hui je suis sage et je me change moi même
    Rumi

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