Tissage 7 à partir de « l’Art de perdre », d’Alice Zeniter

Quand on m’a offert ce livre, je n’avais pas envie de le lire. Encore un livre sur l’Algérie, moi qui en suis rassasié. Et en plus un livre sur les Harkis, ces supplétifs de l’armée française, considérés comme des traîtres par beaucoup d’algériens. Massacrés en 1962 lorsqu’ils restaient en Algérie et parqués comme des animaux lorsqu’ils se réfugiaient en France. Trahis par tous, la honte pour nous tous. Pas envie de lire là-dessus, c’était trop. Fuite.

Et puis malgré tout, j’ai ouvert le bouquin. Plusieurs d’entre vous, qui se reconnaîtront et que je remercie m’ont dit leur plaisir à le lire. En quelques pages, j’ai été pris, saisi à la gorge et au coeur. Ces jours-ci, je l’ouvre chaque jour comme pour un rendez-vous délicieux. J’en lis quelques pages et je me force à le refermer pour que cela ne finisse pas trop vite. Je vois avec angoisse le nombre de pages restantes diminuer (il en reste 129 sur 506). Les mots, les phrases, les paragraphes, les pages sont des joyaux, de la pure poésie. J’en ai les larmes aux yeux, je ris et je soupire.

Ce livre parle de Ali et Yema, paysans kabyles qui n’ont rien compris à ce qui leur arrivait et ont vécu la guerre d’indépendance dans une sorte de brouillard ; il parle de Hamid, un de leurs enfants, à qui sa propre histoire cloue la bouche et le cœur, mais qui lutte pour s’en sortir ; il parle de Neïma, la narratrice, un de ses filles, qui porte sans le savoir et en le sachant toute l’histoire de la famille, de l’Algérie et des opprimés du monde. Elle passe son temps à essayer de comprendre ce qui lui appartient et ce dont elle a hérité.

Le livre est d’une richesse extrême. On aimerait l’apprendre par cœur. On corne toutes les pages : C’est idiot. On voudrait tout souligner : ce serait encore plus idiot.

Il suit pas à pas les personnages avec une précision d’entomologiste (ça me rappelle Kundera), explore leurs silences, comprend leur doutes et analyse leur complexité avec une tendresse raffinée. Ils ne sont ni d’ici, ni de là-bas. Ils ont peur de tout regard sur eux et de leur propre regard sur eux-mêmes. Et pourtant, ils sont généreux et ardents, intensément courageux, souvent drôles, vraiment vivants. Singuliers et déchirés.

Plus que tout essai politique ou traité sociologique, il nous apprend ce qu’est notre époque contemporaine : ses trente glorieuses, ses ambitions, reniements, futilités, avidités.

En lisant ce livre, tout le monde peut comprendre (de toutes origines, nationalités, religions) cette histoire commune, trop refoulée (essayez donc de parler à vos amis pendant plus d’une minute de la guerre que la France a mené en Algérie il n’y a pas si longtemps).

En lisant ce livre, on travaille très simplement et sans le vouloir (car on est plongé dans une œuvre avant tout littéraire) à notre avenir commun.

Ce livre me fait penser au film « Le nom des gens »

Les Commentaires reçus

Cher Bertil, ce livre m’a été offert pour Noel, « un livre pour toi, tu verras… ». J’ai longtemps hésité à l’ouvrir jusqu’au moment où j’ai découvert ton commentaire. J’avais envie et j’avais peur de le lire, tout ce qui concerne les harkis me touche profondément, je me demande encore aujourd’hui ce qu’est devenu Djilahli, venu se réfugier un temps chez nous à Alger .. Un grand merci pour ce coup de pouce, je viens de le finir et en suis encore habitée. Quelle sensibilité, quelle compréhension juste et sans complaisance de ce qu’ont pu vivre et vivent encore trois générations tiraillées entre deux cultures, traversant tant les grandes violences de la guerre que les petites de la vie de tous les jours mais aussi les rencontres, la bienveillance, les moments de bonheur et de joie… Il y a les impossibles transmissions, qu’ai-je transmis à ma fille de ce temps-là ?

J’ai aussi beaucoup aimé les superbes descriptions de la Kabylie et le fait que le récit arrive jusqu’à aujourd’hui. C’est toujours douloureux pour moi de ressentir avec mes amis algériens le lien profond et l’indépassable fossé créés par cette part d’histoire commune, mais je mesure la richesse que ce passé a apporté à ma vie et je partage avec toi le sentiment que ce livre participe à sa manière à la construction d’un avenir commun.
Encore merci et avec toute mon amitié,
Florence S.

Merci Bertil de ton regard sensible sur « L’art de perdre », que je viens de refermer, et qui éclaire de façon courageuse et poétique ce pan de l’histoire, fort refoulé comme tu le soulignes…
Au plaisir de te lire à nouveau !
Bien affectueusement
Catherine A.-R.

Quand j’ai lu ce livre, mon cher Bertil, j’ai évidemment pensé à toi et à t écrire un mot à son sujet… Puis je me suis dit que c’était sûr, tu devais le connaître, qui j’étais, moi, pour te recommander un livre… Par contre, j’en ai parlé avec mes… coiffeuses. Je savais qu’elles étaient nées à Pertuis, que leurs parents étaient d’origine algérienne, et voilà… Elles sont adorables, rigolotes, généreuses, belles, quoi… Je leur raconte un peu l’histoire et là, elles sont scotchées! C’est l’histoire de leur père, de leur oncle, de leur mère! Mêmes camps de harkis en plus! Évidemment, même misère, silence, âpreté, dignité aussi… Et cette guerre… L’indécence.
Ce livre, cette histoire, cette Histoire, je la relie aussi à l’Histoire de la Réunion. Colonisation, racisme, humiliation… Et dans cette désolation, sûrement, des petits éclats d’Humanité.
Merci Bertil. Je vous embrasse
Chantal R.

Merci Bertil pour ce beau résumé de l’Art de ¨Perdre que j’ai lu aussi avec intérêt et émotion, ce qui me va bien pour une œuvre littéraire. Offert par mon cher époux à Noël qui connaît mon « attachement » à l’Algérie, j’en ai beaucoup apprécié aussi la présentation par Alice Zeniter lors de l’émission de la Grande Librairie. Sa douceur et son histoire qui recouvre celles de centaines de famille harki sous-traitées par la France…. ont suscité mon intérêt.
Entièrement d’accord de reconnaître combien nous sommes liés à ce pays, et à ces personnes qui souffrent des deux côtés de la Méditerranée et dont j’espère que l’avenir, mais surtout le présent va enfin dénouer les dénis.
Merci Bertil d’avoir partagé cette réflexion.
Affectueusement.
Anne-Marie B.K.

En réponse à Anne-Marie.

Oui, Anne-Marie, c’est encourageant de voir combien ce livre a touché ses lecteurs et de voir comme les recommandations de le lire filent comme une traînée de poudre ! C’est un beau projet de « dénouer les dénis » …

Bertil

Bonjour à vous,
Vos 2 textes me donnent envie de lire ce livre. Je ne connais pas de l’intérieur l’histoire des Harkis. J’ai envie de connaitre Ali et Yema. J’ai l’impression que je vais découvrir « notre honte » dans l’intimité de cette histoire. En tant que psychosociologue, ça m’intéresse beaucoup de sentir, de souffrir, de rire … de voir comment cette honte me traverse et se transmet. Et comment elle est toujours à l’œuvre dans nos ressentis et regards. Bertil, j’ai eu souvent la même réaction que toi : encore un livre sur le Maghreb, la colonisation, et le mot fuite correspond à ce que je ressens aussi quand on me recommande un livre bien. C’est la honte d’avoir honte qui me fait fuir…je pense !
Oui j’ai vu au cinéma le film « Fatima », et dans ses scènes là je me retrouve, je me sens chez moi ! Et ce silence, le regard de Fatima m’a beaucoup touché. C’est génial que le cinéma permette de re-connaitre, d’une façon élégante et juste, ce qui souvent caché… Les femmes maghrébines ont souvent les yeux baissés par la Hchouma (la honte), alors que là elle se surpasse, elle se sublime …comment le font des milliers de femmes maghrébines… (où sont le hommes ?), dans l’ombre.
Amitiés
Jamal L.

Belle expression cher ami Bertil de ton enthousiasme et de ton analyse subtile de ce livre que je t’avais recommandé aussi chaleureusement …Mon attachement à l’Algérie est d’une tout autre nature que toi, puisque, si j’y suis né et retourné de nombreuses fois, je ne suis néanmoins pas pied noir !!
Pour moi, effectivement, j’ai été happé par cette langue puissante comme une vague marine, flux et reflux sans pause ! Un des moments clés du récit est pour moi la prise de conscience qui bouleverse les parents, dans le HLM de France où ils échouent, de ce que leur ignorance de la langue française pour eux et les difficultés avec l’arabe pour leurs enfants sont le signe de la faillite et l’échec de leur famille ..? et de leur vie !
Hier soir à la télé, un film français sans prétention intitulé ‘Fatima » a été programmé …Je l’avais déjà vu : il traite de ces problématiques de la rupture entre générations dans ces familles Maghrébines … C’est une merveille de film, modeste, interprété par une authentique femme Algérienne(non actrice professionnelle), avec ses deux filles : c’est très beau et en même temps plein de mélancolie !
Peut-être, comme certaines réactions à ton texte l’expriment, y a-t-il là, au delà des silences concernant ces douloureuses années, …certaines racines des dérives sanglantes qui motivent les jeunes Beurs de nos banlieues ??
Amitiés
Jos

En réponse à Joss
Merci Joss de ce mail. Il y a bien une complicité autour de nos histoires, certes très différentes, mais unies autour du mystère de la relation profonde entre l’Algérie et la France. Relation fraternelle et hostile où chacune a besoin de l’autre pour se comprendre soi. et ce n’est pas fini, comme tu dis, car les jeunes sont là pour continuer la quête !
Bertil S.

Bertil,
Tu as une belle plume et tout est très juste.
Oui les victimes et les héros sont partout et c’est souvent les mêmes.
Et la particularité de ce livre, c’est aussi l’enfermement, sauf pour Neima qui malgré le poids de l’histoire et des non dits pose ses pas et avance.
Et c’est pour ça qu’on suffoque et qu’on respire à plein poumons, en même temps, pendant cette lecture.
Bises
Denis

Mon cher Bertil,
Je ne sais pas trop pour quelle raison ma chérie m’a offert « L’art de perdre » pour Noël, mais à peine entamé, j’ai été happé par ce livre, et contrairement à toi, je l’ai littéralement dévoré, en 3 jours, ou plutôt en 3 nuits… Et immédiatement j’ai pensé à toi, et à tout ce que l’Algérie représente pour toi. Je ne connais pratiquement pas ce pays. Pourtant ce livre m’a bouleversé comme rarement un livre me touche. Il m’arrive parfois de rire en lisant. Pour la première fois de ma vie, j’ai pleuré sur certaines pages. Je me suis dit que j’allais te le recommander, et je découvre par le Salon Ardent que tu ne m’as pas attendu. A vrai dire ça ne m’étonne pas beaucoup! Je ne pouvais pas imaginer que tu passes à coté…
Outre la trame de fond, qui éclaire ces pages d’histoire que beaucoup souhaiteraient occulter définitivement, la forme, le style, et surtout les images convoquées par Alice Zeniter, m’ont transpercé jusqu’au coeur.
Un grand livre, vraiment. Et une grande auteure!
Amitiés,
François C.

Tes lignes m’ont donné appétit….dés qu’il sera arrivé à ma bibliothèque je le sortirai!
En effet, évoquer notre colonialisme en Algérie et les « évènements », comme on disait alors, est encore tellement tabou et passionnel.
Une des seules qualités que je reconnaisse à Macron, c’est qu’il a l’air de vouloir appeler un chat un chat et il s’est fait récemment accompagner de B. Stora lors de sa dernière visite au Maghreb, alors petit espoir!
Jacquotte C.

Je t’avais dit à quel point ce livre qui parle de ces vies sans jamais de jugement, avec délicatesse et précision.
J’avais eu honte de mon pays quand ces événements se sont produits, l’abandon des harkis dont on était sûr qu’ils seraient massacrés et le sort de ceux qui ont été amenés et parqués comme les juifs au camp de Rivesalte. Ce récit en parle et c’est bon de le rappeler car la mémoire est courte.
Bernard T.

En réponse à Bernard T..
Tu m’avais dit, comme quelques autres amis, que tu avais aimé ce livre et ça m’a incité à le commencer. Evidemment, pour nous, originaire de « là-bas », il prend une tout autre couleur…
Cette culpabilité dont tu parles, je la ressens aussi. Ça ne sert à rien, mais c’est comme ça. Ce qui me révolte c’est qu’assez souvent, les gens à qui j’en parle s’en fichent ou se contentent d’écouter poliment (remarque, c’est déjà ça !).
Je rejoins ainsi ma mère Linette qui s’efforçait de sensibiliser la famille, pendant la guerre, mais qui se heurtait à une indifférence qui la faisait souffrir.
Aujourd’hui, le massacre en cours en Syrie que dénoncent les ONG se passe aussi dans une forme d’indifférence et ça aussi c’est révoltant (voir l’édito de La Croix d’aujourd’hui)
Bertil S.

Merci Bertil d’avoir pris ce temps pour nous donner, nous offrir, l’envie de nous précipiter ouvrir une parenthèse dans notre quotidien, aussi intéressant et jouissif soit il, pour se laisser porter par cette narration que tu vantes et honores si joliment… Juste pour se laisser emporter, comme tu le soulignes ardemment, vers un passé si douloureux pour nous tous, même très loin d’avoir été au centre des événements… Merciiii
Catherine C.

Je suis en train de terminer ce livre au titre qui m’a allumé : l’art de perdre. J’ai acheté ce livre car son titre m’évoquait le clown (un bon résumé de ce qui fait l’identité de ce personnage : un artiste de l’échec), et il me fallait donc lire ce livre tant ce personnage a façonné ma vie.
Si je n’ai pas vu de référence au clown dans ce livre, je remercie l’auteur de m’avoir trompé sur la marchandise. Merci mille fois. Parce que je ne connaissais que peu de choses sur cette histoire de France et de son passé colonial et aussi parce que cette histoire de harki exilé me parle de la mienne et de toutes les solitudes. Je lis l’œuvre avec toute ma tendresse et mes larmes. Avec ma nostalgie flottante, sentiment mêlé de tristesse, de souvenirs, de ratages, de regrets et de pardon. Et au final, avec beaucoup de joie. La joie de me relier à tous mes frères et sœurs humains dans nos différences et nos proximités, quelque soient les murs et les frontières.
Je suis un franco gaulois, ne connaissant pas l’histoire de l’Algérie, je n’ai jamais mis les pieds en ce pays et pourtant, je m’y retrouve tellement. Ali, Yema, Hamid, Clarisse, Naïma, c’est aussi mon histoire.
Je me revois, adolescent, posant implicitement à mon père la question « quelle place as-tu pris pendant la guerre 39-40 », n’obtenant que des réponses d’impuissance évasive.
Je me retrouve aussi exilé non d’un pays, mais de mon milieu social, populaire, au point de m’en couper sans jamais intégrer les codes du milieu petit bourgeois d’accueil. Je me souviens de ce père mutique dont je n’ai reçu qu’une injonction « Aies un vrai métier, surtout pas le mien, Ne sois pas ce que je suis ». Parole chargée de la meilleure intention et tellement intenable.
Je me souviens de ces pleurs devant un chevalet des mines, lieu de travail de mon père sur lequel il n’a jamais prononcé une parole. De ces pleurs qui disaient « c’est ici que mon père s’est abimé la vie et je suis de ce lieu sans rien en savoir ». (Ce lieu a été transformé en lieu de théâtre, il y a une vingtaine d’année, et c’est donc en sortant de la pièce qu’on y jouait que j’ai été happé par cet autre spectacle du chevalet).
Je pourrai citer bien d’autres références, mais peu importe. Ce qui compte, et c’est ce que je veux souligner, c’est l’histoire universelle de l’exil qui est ici comptée, l’histoire de celles et ceux, qui ont eu un jour les racines coupées pour de bonnes ou moins bonnes raisons. C’est l’histoire des croyances qui nous gouvernent et notamment celle qu’il suffit de taire les faits pour qu’ils disparaissent.
C’est l’histoire des hommes et des femmes qui souffrent dans des guerres et des conflits auxquels personne n’aspire et que nous fabriquons tous avec nos comportements de petits humains tellement inajustés à vivre simplement et chaleureusement les uns avec les autres. Dans nos singularités et donc dans l’accueil de nos différences plutôt que dans la peur, l’ignorance et le rejet.
« L’art de perdre », un livre qu’on devrait enseigner à l’école.

Claude B.

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