Le journal d’Otto Didakt 7 – 23 octobre 1932

Vienne, le Dimanche 23 octobre 1932

Cette nuit, ma petite Lisbeth est née ! Le bonheur irradie mon corps.

Ce matin, j’étais d’humeur badine et je suis allé me promener aux alentours du manoir, le coeur tout empli du nouveau bonheur d’être père. Les près étaient inondés de soleil et embaumaient l’air piquant du printemps. Lisbeth est donc née au printemps. J’ai cueilli un brin d’herbe, appartenant sans doute à une plante de l’ordre de monocotylédones, ordre végétal aussi ancien que les bois de pins, qui servaient jadis à fabriquer les sabots, comme on en trouve en montagne, région qui se trouve à proximité des Alpes, où un alpiniste italien vient de trouver la mort, au cours d’une chute aussi  longue que celles du Zambèze. C’est précisément dans la zone autour de ces chutes que les restes des australopithèques ont été découverts en Afrique Australe, ce qui fait reculer l’origine de l’homme à 3,5 millions d’années, à peu près à l’époque des monocotylédones (les palmiers, eux, datent de l’ère primaire), comme ce brin d’herbe.

Je l’ai mis délicatement entre mes lèvres (je repense à Lisbeth qui tête si goulûment !) et j’ai commencé à le mastiquer, un peu comme un ruminant. La forme des molaires de ces animaux, ainsi que les mouvements complexes de leur mâchoire leur permettent de broyer la cellulose aussi sûrement qu’un concasseur d’usine de ciment, destiné à réduire en poudre la silice et le calcaire, avant leur cuisson dans un four circulaire et rotatif. Cette dernière était autrefois vérifiée par un ouvrier qui regardait à travers un hublot et jugeait, à la couleur, s’il était temps de d’arrêter le four. Notons curieusement qu’on en fait autant pour savoir si le beurre est baratté à point. Il a alors un délicieux goût de noisette, bien meilleur bien sûr que ce brin d’herbe, que je mâchouillais d’ailleurs plus par routine que par appétit.

En marchant, je sifflotais, insouciant et léger, léger comme un père tout neuf ! Léger comme le balsa, bois exotique, dans lequel on taille des fines lamelles destinées à réaliser des modèles réduits d’avion. Cela demande beaucoup d’attention et d’adresse. Il existe des plans très détaillés, avec le dessin de chaque aile, de l’empennage et de la queue. Bien entendu, les modèles en plastique sont plus fidèles à la réalité : on reproduit chaque détail, comme dans les maquettes de navires du XVIII° siècle, dont je me demande toujours comment ils peuvent être introduits dans une bouteille.

Il se trouve justement que j’avais pris avec moi un flacon de vin capiteux. Je le sortis, le débouchai et portai le goulot à mes lèvres. Le nectar coula dans mon gosier. Le petit pré ombragé, où je m’étais réfugié, me poussait à la sieste. Il faut dire qu’elle dort beaucoup, Lisbeth !

Je m’asseyais contre une meule de foin. C’était une meule « à l’ancienne », pas une de ces bottes que l’on voit aujourd’hui, fabriqués à la ramasseuse presse, fort dangereuse pour les paysans imprudents et surtout par ceux qui hélas ne travaillent plus dans de joyeux collectifs. A la fin du XIX° siècle, l’idéal communautaire conçu par des gens du peuple, éclairés par de grands penseurs tels que Saint Simon, entrait en réaction contre les entreprises exploiteuses de la grande bourgeoisie et a incité à la naissance de coopératives, qui sont devenues aujourd’hui prospères. Ainsi aujourd’hui, beaucoup de travaux agricoles sont assumés collectivement, ce qui soulage sensiblement les peines. Un peu comme ces mamans, qui s’entr’aident pour la garde de leurs bébés ! Bientôt, ce sera le tour de Lisbeth !

Mais les paysans étaient à l’église, ce dimanche matin, et les près étaient déserts. Je ne gênais personne contre ce foin. Je me délectais devant la simplicité de la vie : une promenade, un brin d’herbe, un flacon de vin, une petite sieste.

Une petite promenade de nouveau papa, quoi ! Et là, je me suis endormi. Une petite pause de vie innocente au milieu des fracas de la montée du nazisme …

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