Journal d’Otto Didakt 6 – 20 septembre 1932

Vienne, le mardi 20 septembre 1932

Je me suis juré d’écrire dans ce cahier tout ce qui concerne la vie de chaque jour. Je dois le faire, tant pour ma propre édification que pour celle de mes lecteurs, qui me liront dans quelques générations. Je me tiens donc à la discipline implacable de l’introspection.

Aujourd’hui, je veux consigner dans ces pages une chose que j’observe depuis mon enfance et que je n’ai jamais osé confier à qui que ce soit, excepté mon épouse, comme on verra.

Très souvent, depuis toujours et quasiment quotidiennement, j’observe que j’ai de pertes de conscience. Voilà, c’est dit. On comprend dès lors que j’essaie de cacher ce terrible secret. Ces pertes de conscience sont complètes et elles se terminent par une reprise de conscience au bout de quelques heures. Elles se produisent le soir, mais parfois aussi dans la journée.

Au début, je n’y prenais pas garde : ma mère l’avait sûrement remarqué, mais ne m’en avait jamais parlé, dans sa grande bonté, sans doute pour ne pas m’inquiéter ou faire de moi un petit garçon trop différent des autres. Mais à l’adolescence, quand j’ai commencé à mener ma propre vie, j’ai compris mon infirmité : ces pertes de conscience étaient non seulement fréquentes mais régulières. De fait, pour me cacher de mes contemporains, je pris la coutume de m’isoler lorsque je sentais ces pertes de consciences arriver. Je me suis donc réservé une pièce particulière où me réfugier à ce moment. Les gens n’y prêtaient pas garde : ils imaginaient sans doute que je m’isolais pour aller travailler.

Je restais ainsi seul avec mon secret : l’homme est ainsi fait qu’il s’habitue toujours à la longue à ses handicaps … Les pertes de conscience sont devenues une part de ma vie. Vous imaginez ma gêne lorsque je me suis marié… J’ai donc résolu, puisque ce phénomène semblait inévitable, de m’en accommoder. Je suis même allé jusqu’à aménager une pièce particulière que je montrais à ma femme Gertrude. Celle-ci, dans sa bonté d’âme n’a rien témoigné de son étonnement.

Dans la sollicitude de son amour, elle est allée jusqu’à mettre tout en œuvre pour que je ne tombe pas lourdement au sol au risque de me faire mal lorsque ces pertes de conscience se produiraient. Elle a donc équipé cette pièce d’un espace douillet, rembourré de laine où nous pourrions tomber ensemble. Et je me suis vite aperçu, après notre mariage, qu’elle était également sujette à ces crises passagères. Et souvent d’ailleurs après nos émois. Ainsi, je n’étais pas le seul à être malade ! Mystère de ce destin qui nous a rapprochés, Gertrude et moi !

Nous avons ainsi appris à prévoir le moment crucial pour tout simplement aller nous allonger et attendre le moment où cela aller arriver. Nous avons décidé, chaque soir, d’aller nous allonger et de lire un peu, en attendant la perte de conscience.

Maintenant que cela est entré nos habitudes, je n’y pense presque plus, mais je tenais à consigner tout cela dans mon cahier, par honnêteté scientifique, pour que le monde sache un jour quels êtres étranges nous avons été.

Je pense à la surprise de notre petit Hans lorsqu’il lira ces lignes un jour.

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