Hommage à Bertil Sylvander – Tribute to B.S.

Un hommage à Bertil Sylvander[1]

Par Elisabeth Barham (Université de l’Arkansas)

N.B. Le texte qui va suivre est un extrait de l’ouvrage signé par E. Barham et B. Sylvander et publié en 2011. E. Barham a tenu à consacrer deux pages de l’ouvrage à son co-auteur. Voici ce texte, dont on retrouvera la version originale à la suite..

Il n’est pas exagéré de dire que cet ouvrage n’existerait pas sans la conduite, le travail et la vision de Bertil Sylvander. Quoi qu’il ait été terminé après son départ à la retraite en 2007, chaque page est marquée par les efforts qu’il a déployés pour créer et coordonner l’équipe de recherche constituée ici. Nous lui rendons hommage collectivement pour avoir ouvert la voie à nos investigations partagées.

Il semble utile de saisir cette opportunité de dire quelques mots au sujet de la carrière de Bertil, qui a été marquée par un don inhabituel pour flairer les thèmes de recherche essentiels, bien avant qu’ils soient reconnus par les autorités académiques – parfois aussi précocement que 30 ans avant leur reconnaissance. D’autres chercheurs qui se sentent aux marges des courants dominants de la recherche peuvent ainsi se trouver confortés par le fait qu’une telle intuition de départ se vérifie finalement.

Bertil, dès le début de sa carrière dans le domaine de l’économie agricole, était déjà influencé par ce que les sociologues appellent « le point de vue de l’outsider », car il était nourri par ses antécédents culturels (d’origine suédoise, né en Algérie) et par son goût pour les langues. L’influence méditerranéenne sur sa trajectoire est assez évidente, car il est en général considéré que les produits d’origine ont initialement émergé en Europe du Sud. Mais l’héritage de l’Europe du Nord s’est solidement forgé au tout début de sa carrière, à l’occasion d’un séjour de deux ans en Suède (1969-1971). En plus de l’ouverture d’esprit procuré assez typiquement par ce type d’expérience internationale intense, Bertil a pu faire des observations de première main sur les effets des bouleversements sociaux et politiques provoqués par les restructurations industrielles qui avaient pris place dans la Suède des années 1930, poursuivies par les restructurations agricoles des années 1960. A cette occasion, il a pu développer un goût pour l’approche comparative et une compréhension du contenu et du sens de la globalisation en cours.

Ces expériences ont à leur tour influencé les choix de Bertil en matière de thèmes de recherche, sur des sujets que n’étaient pas encore abordés en France : l’importance de la coordination des acteurs dans les filières (le rôle actif des agriculteurs et des organisations professionnelles en particulier) ; le poids des préférences des consommateurs et de leur demande dans la formation du système alimentaire ; la différenciation et la segmentation des lignes de produits pour répondre à cette demande ; le rôle clé du concept de qualité ; et l’ensemble des préoccupations qui émergeaient, avec une constellation de questions qui allaient se synthétiser dans le concept de développement durable.

Plus concrètement, tout ceci l’a amené, aussi précocement qu’en 1972, à étudier les produits de qualité spécifiques (par exemple le poulet sous Label Rouge, puis l’agriculture biologique, les signes officiels de qualité comme les Appellations d’Origine Contrôlées françaises et finalement l’importance des Indications Géographiques en Europe et dans le monde.

Toujours en avance sur son temps, Bertil a souvent dû se confronter à un manque d’attention – et d’intérêt – de la part de l’administration de la recherche vis-à-vis des thèmes qu’il avait choisi, ce qui a pu parfois lui poser des problèmes pour son avancement dans la carrière. Il avait aussi à faire face à la domination théorique et méthodologique des approches néoclassiques dans son domaine de recherche, qui proposaient une conception extrêmement limitée de la problématique des choix du consommateur et dépréciaient la valeur des approches non statistiques et du renouvellement des théories du changement social.

En revanche, les institutions du secteur l’ont bien soutenu et à la fin il a pu voir beaucoup de ses thèmes de prédilection prendre une place centrale aussi bien au niveau national français que sur le plan international de l’Union Européenne (UE) et de l’Organisation Mondiale du Commerce.

En s’attaquant au sujet complexe des Indications Géographiques, Bertil a continué son chemin en faisant la connexion avec la question des politiques publiques, des négociations internationales et avec l’émergence de ce qui peut être relié à une politique globale de la qualité qui puisse répondre à la demande sociétale de durabilité.

D’une certaine manière, la carrière de Bertil peut être vue comme un cercle s’élargissant progressivement pour aller du contexte local et national au champ plus large de l’Union Européenne et finalement vers le niveau global. Il a acquis de l’expérience d’abord comme coordinateur au niveau national dans des projets financés par les autorités de la recherche française (INRA – Institut National de la Recherche Agronomique et ANR – Agence Nationale pour la Recherche) et qui s’attachaient aux thèmes de la qualité des produits, des produits biologiques et des produits AOC. Ces études l’ont aidé à construire des perspectives théoriques concernant les filières de qualité, l’importance des contrats et la nature hybride de la gestion publique et privée des « biens publics » au niveau de la production.

Il s’est ensuite lancé dans une série de projets financés par l’Union Européenne, développant des équipes de recherche dans toute l’Europe pour et s’étendre finalement aux Pays en développement : PDO-PGI products’ (Protected Designation of Origin – Protected Geographical Indication products), “Development of Origin Labeled Products : Humanity, Innovation and Sustainability (DOLPHINS)”, “Strengthening the International Network of Research on Geographical Indications (SINERGI)”.

Chacun de ces projets répondait à une attente de l’Europe pour une plus grande harmonisation des politiques aussi bien que pour un meilleur positionnement de ces politiques dans la dynamique croissante de globalisation du commerce agricole international. Comme tels, ces projets sont des exemples pour d’autres régions du monde appelées à s’emparer du défi de la cohésion interne et de la cohérence externe.

Cet ouvrage est le résultat des nombreux projets conduits par Bertil. Il reflète les ferments stimulants des idées en confrontation avec les réalités d’une recherche qu’un échange de vues international riche peut susciter. Personne ne pouvait se douter de la valeur que prendraient de telles recherches. Nous espérons que ce livre sera utilisé par ceux qui souhaitent se fortifier par des résultats de recherches approfondies et qui désirent traiter les questions qui se posent aux producteurs et aux régions rurales d’aujourd’hui.

Il reste beaucoup à faire pour comprendre quelle sera la place des producteurs de produits d’origine et de leurs produits dans l’avenir. Peu de champs de recherche nécessitent de maîtriser un aussi large éventail de connaissances et de disciplines, qui vont des sciences appliquées à des secteurs spécifiques du champ agricole jusqu’à l’abstraction des régimes globaux de propriété intellectuelle.

Mais peut-être le maintien de l’existence des produits d’origine est-il en partie le résultat de leur complexité. Ils nous renvoient à la tradition et à notre passé ; ils nous apportent moyens de subsistance, fierté et créativité pour le présent ; et ils préfigurent de multiples manières ce qui attend les régions rurales et certainement des ensembles culturels entiers, dans leur évolution vers un avenir inconnu.

Bertil semblait connaître instinctivement l’importance de ces produits comme une sorte de talisman qui nous initiait à l’avenir. Finalement aucun meilleur hommage ne peut lui être rendu, que de reconnaître l’impact que son travail a eu sur des milliers, peut-être des millions de communautés de producteurs à travers le monde, en élevant leurs préoccupations à une place centrale dans la recherche.

In SYLVANDER B., BARHAM E. (2011) : Labels of Origin For Food, Local Development, Global Recognition, CABI Publishers, 2011

 

A tribute to Bertil Sylvander[2]

Elisabeth Barham

It is not an exaggeration to say that this book would not exist were it not for the guidance, hard work and vision of Bertil Sylvander. While it was completed after Bertil entered retirement in 2007, its every page is influenced by the efforts he made to create and coordinate the research team assembled here. Collectively, we pay him tribute for paving the way to our shared investigations.

It seems worthwhile to take this opportunity to say a few words about Bertil’s career, which was marked by his unusual gift of sniffing out important research themes well before they were recognized by the academic establishment – sometimes as early as 30 years before their time. Other researchers who find themselves working on that appears to be the fringe of mainline research pay take some comfort from the fact that, in the end, Bertil’s sense of future importance of his chosen topics had proved to be on target.

Bertil began his career in agricultural economics already influenced by what socilogists refer to as an “ousider’s view”, owing to his parentage (half Swedish, half Algerian) and fluency on both Swedish and Arabic. The Mediterranean influence on his trajectory is fairly evident, as it is generally perceived that origin product systems sprang primarily from states in southern Europe. But the influence of Bertil’s northern European heritage was also firlmy established at the very beginning of his career, when he spent 2 years in Sweden (1969-1971). Besides the opening of the mind which is typical of such in-depth international experiences, Bertil was able to observe at first hand the effects of the social and political upheavals of industrial restructuring that had taken place in Sweden in the 1930s, followed by the agricultural restructuring of the 1960s. He developed a comparative mindset, and an intuitive sense of the content and direction of globalization.

These experiences, in turn, influenced Bertil’s choice of research themes, topics that were not yet being discussed in France : the importance of actor coordination in commodity chains (the active roles of farmer’s unions and professional organizations in particular) ; the weight of consumer preference and demand in moulding the food system ; differentiation and segmentation of product lines to meet that demand ; the key role of consumer’s concepts of “quality” ; and emerging concerns with a constellation of issues that would later coalesce around the concept of sustainable development.

In concrete terms, this led him as early as 1972 to studies on products with specific quality characteristics (Label rouge poultry), later to topics such as organic agriculture, official “quality signs” such as the French AOC (Appellation d’Origine Contrôlée), and eventually to the importance of geographical indications in Europe and the world.

Always ahead of his time, Bertil often met with a general lack of attention to, and intrest in, his chosen themes by research administrations, which could sometimes made his progress difficult. He also had to challenge the theoretical and methodological dominance of neoclassical economic approaches in his field, which offered an overly limited view of consumer behavior and choice, and discounted the value of non-statistical approaches such as empirical case studies – the approach of choice for complex and emergent social realities, and also for building new theories of social change.

But his institutions served him well and eventually he witnessed many of his key themes take center stage of both national level of France and the international levels of the European Union 5EU) and the world trade organization. By taking up the complex topic of geographical indications, Bertil moved his work forward in terms of it’s connection with public policy and, indeed, with international negotiations and the emergence of what can be referred to as a global politics of quality that seeks to respond to societal demands for sustainability.

In one way, Bertil’s career can be viewed a progressively widening circle that expanded from the local and national contexts in which he grow up to the larger arena of the EU and finally to the global stage. He gained experience as a research team coordinator at the national level through projects funded by French research entities (INRA – Institut National de la Recherche Agronomique, and ANR – Agence Nationale pour la Recherche), focusing on the themes of quality products, organic products and AOC products. Theses studies helped him build theoretical perspectives on quality commodity chains, the importance of contracts and the nature of the public-private institutional management of “social goods” in production.

He the progressively a series of more ambitious research coordination projects funded by the EU, building research teams that would span Europe and eventually reach out to encompass developing countries (PDO-PGI products’ (Protected Designation of Origin – Protected Geographical Indication) products), “Development of Origin Labeled Products : Humanity, Innovation and Sustainability (DOLPHINS)”, “Strengthening the International Network of Research on Geographical Indications (SINERGI)”. Each of these projects responded to an EU need for greater internal harmonization of policies, as well as a need to position EU agricultural politics vis-à-vis the rapidly globalizing dynamic of international agricultural trade. As such, they stand as examples to other regions of the world grappling with the challenges of internal cohesion and external coherence.

This book is the result of Bertil’s many projects and reflects the exciting ferment of ideas and confrontation of research realities that a rich international exchange of views can bring. No one knew how the value such research settings better can be. We hope that the book will be used by those who wish to arm themselves with history and grounded research as they look to address the issues facing their producers and their rural countrysides today.

There is much remain to be done to define what the place will be for origin producers and their products in the future. Few objects of research require such a span of knowledge and disciplines to be fully apprehended, ranging from the applied sciences of specific agricultural fields to the abstraction of global intellectual property regimes, and everything in between. But perhaps the staying power of origin products is in part the results of their complexity. They connect us to tradition and to our past ; they provide livelihoods, pride and creativity for the present ; and in many ways they prefigure the experiences that actual rural places, and indeed entire cultures, might expect as they evolve into an unknown future.

Bertil seemed to know instinctively the importance of these products as a kind of talisman, initiating us to the future. So we can think of no better tribute in the end than to recognize the impact his work has had on thousands, perhaps millions, of producers and their communities across the globe by elevating their concerns to a central place in research.

[1] Extrait de E. Barham and B. Sylvander (2011) : « Labels of Origin for Food, Local development, global recognition », CABI Publishers, pp. 154-155.
[2] Extrait de E. Barham and B. Sylvander (2011) : « Labels of Origin for Food, Local development, global recognition », CABI Publishers, pp. 154-155.

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