La longue marche – Bertil Sylvander, Conte de Noël 2018

La file d’attente est bien organisée ! Il y a tout un parcours matérialisé par des bandes en tissus noir à hauteur de hanche qui serpentent vers les caisses.

On entend les opératrices qui s’affairent : « vous avez la carte du magasin ? » « c’est 123€ et 45 centimes ». Tchk-tchk. « Merci ! Au revoir et Bonnes fêtes ! ». Chargés de grands sacs en toile à 1€ plein des cadeaux de fin d’année, les clients se dirigent vers la sortie… Une musique de Noël berce les clients, des interprétations de « Jingle Bells » et « Petit Papa Noël »….

Dans la file, les gens patientent. Une dame à côté de nous, tient son fils d’une dizaine d’années par la main. Une jeune mère pousse un landau plein de babillements. C’est le dernier cri, en cuir, avec des sacs entassés dans la grille en dessous. Deux adolescents se charrient mutuellement de leurs voix envahissante et bancale, ils regardent leur portable : « Hé, n’importe quoi, y me saoule, çui-là ! ». Une petite fille et son papa se serrent bien au chaud l’un contre l’autre. La queue avance encore d’un pas. Des présentoirs proposent des dernières idées, gadgets pour séduire le chaland jusque dans la queue ! Il y a une atmosphère d’attente calme. Ça va bientôt être à nous.

Le temps a passé. La queue avance un peu plus vite. Le sol est devenu pierreux. Il faut faire attention à là où l’on met les pieds. Un petit vent froid s’est levé. La dame vacille dans ses vêtements usés, son fils a pris un peu d’avance pour se renseigner auprès des vigiles. A côté de nous, le landau avance péniblement, ses roues sont rouillées et sa structure fragile. La Maman garde son calme pour ne pas inquiéter son bébé. Les deux adolescents ne sont plus là, ils ont doublé furtivement la file. Le jeune papa a pris sa fille dans les bras. Elle est très fatiguée et sanglote. Ses longs cheveux salis par la poussière entourent le cou de son père.

Ils nous ont bien accordés une petite pause auprès de quelques arbres fluets, mais il a fallu se remettre en marche, sous le soleil d’hiver. L’habitude nous aide à accepter notre sort. La file s’est étirée le long du sentier. Le jeune fils n’a pas pu obtenir de renseignement : nous ne savons pas où ils nous emmènent. Il aide sa mère à marcher. Ses pieds sont enflés et chaque pas lui coûte. Je lui ai confectionné une canne avec la branche d’un des arbres. Les deux ados sont réapparus ! Je ne sais pas comment et où ils ont trouvé de l’eau, mais ils nous l’ont distribuée dans des verres en carton. Nous avons partagé quelques provisions. Elles étaient placées sous le landau, que nous avions gardé heureusement ! J’ai pris le relai du papa qui n’en pouvait plus de porter sa fille. Il tente de de parlementer avec quelqu’un.

Nous sommes arrêtés. Il faut attendre sans savoir quoi ni pourquoi. Un âne braie au loin. Il paraît qu’une Maman vient d’accoucher tout au début de la file. Un calme étrange règne parmi les gens qui nous entourent. Un bœuf meugle. La nuit est tombée. La dame s’est assise et sourit. J’ai posé la petite fille à terre et elle a trouvé la force de courir vers le début de la file. Le Papa regarde le ciel étoilé. Les deux ados reviennent en rigolant : «ça alors ! ».

Assis par terre, non loin d’un sapin, nous échangeons nos cadeaux sans même passer à la caisse du magasin ! On s’est trouvé des amis et on va continuer à marcher pour un monde meilleur.

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16 Replies to “La longue marche – Bertil Sylvander, Conte de Noël 2018”

  1. Cambronne Odile

    Oui continuer à marcher, un pas à la fois, et pauser et continuer, sensible au bruit du monde, au cri du nouveau né, au bœuf qui meugle, à l’âne qui braie, au silence… Merci Bertil, pour ce conte, qui me plonge, corps et âme dans la file des humains. Ce conte qui me permet de rejoindre les commentaires, notamment celui de Bernard T., comment se fêter ce début d’année de la façon la plus juste…
    Mes mots étaient: Simplicité, Cœur, Élan de Vie, Amitié
    Odile Cambronne

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  2. Anne Lise Coatriné

    Une lecture pour commencer l’année en réflexion, en images. A très bientôt, avec le nez rouge ou ailleurs !

    Amitié à toi et toute la bande de La Robin

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    1. Bertil Sylvander Post author

      Merci Nadia de ta contribution !
      Mais ta réponse est-elle une affirmation péremptoire ou un sujet de débat ?
      Préférant le deuxième hypothèse, je dis la chose suivante : mon expérience de la vie est que lorsque j’ai eu une mauvaise nouvelle ou que je vis un événement grave, après un moment de douleur plus ou moins intense, l’effet du temps fait son oeuvre. Pourquoi et comment ? cela reste à explorer. Mais le fait est là : « le temps a une façon bien à lui de changer les choses ». Du coup, l’habitude s’installe et les souffrances se font supportables. La perte de mes parents était au début insupportable. Maintenant, je suis au fond toujours aussi triste, mais « l’habitude » (de vivre sans eux) m’aide à vivre. La plaie s’est refermée (cela n’empêche pas que lorsqu’on reçoit un coup sur une cicatrice, on a une décharge électrique). Pour moi, cela se nomme le « travail de deuil ». Une fois qu’on a su ou pu le faire, la vie continue…
      Mais je conçois que pour une autre personne cela ne soit pas le cas !

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      1. Marie-Alexandre

        Je ne sais à quoi pensais Nadia en écrivant ces mots, mais ils résonnent en moi non comme l’évocation d’une détresse personnelle à surmonter (thème sur lequel je suis tout à fait en accord avec tes propres mots, Bertil) mais comme une détresse face à ce que le genre humain fait endurer chaque jour aux individus de sa propre espèce ainsi qu’à l’ensemble du vivant. Et face à cela, l’habitude en effet n’est, pour moi du moins, d’aucune efficacité ; le caractère insupportable de tous ces actes de barbarie et de domination est aussi prégnant au quotidien aujourd’hui que lorsque j’avais douze ans. Et c’est la grande question : comment vivre avec cette violence perpétuelle. En réalité nous sommes obligés, pour que la vie soit supportable, de nous bander les yeux en quelque sorte, c’est-à-dire de laisser notre cerveau procéder à un travail de déconnection, sinon c’est le suicide obligé. En cela, et c’est terrible mais j’y pense depuis quelques semaines, je rapprocherai ce phénomène qui se produit chez nombre d’entre nous de celui qui se produit chez le bourreau : le cerveau demande à ce que la personne victime soit déshumanisée afin de rendre l’acte possible. Il est terrible de pleurer si souvent de désespoir et d’impuissance mais je refuse de me « désempathiser » (ce que refuse aussi ton conte, en invoquant le lien inextricable du vécu entre les peuples du monde). Si quiconque peut être d’une quelconque aide je suis preneuse !

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  3. Danièle Hutter

    Ou là là…tu nous fais traverser l’Anatolie en 1915…
    Mais le monde meilleur existe, il faut l’entretenir comme une plante fragile….
    Danièle.

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  4. Bernard thirion

    Je commençais à désespérer en lisant des voeux de dizaines d’amis qui me souhaitaient santé et prospérité. Ce conte m’a soulagé car il décrit le monde tel qu’il est fait de désespoir et dureté souvent et parfois de tendresse quand on arrive à s’arrêter un peu et à regarder les autres.

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    1. Bertil Sylvander Post author

      Merci Bernard de ce commentaire qui me va droit au coeur, car il reflète exactement ce que je ressentais en écrivant ce conte !

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  5. christophe sylvander

    Très beau conte. Je l’ai vraiment apprécié à partir de la troisième relecture, ce qui veut tout dire.Bon bout d’an à vous tous et aussi aux visiteurs.
    C. S.

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  6. Broustra jean

    « Le temps a passé. La queue avance un peu plus vite. »
    C’est vrai, mais as tu besoin de l’oracle de Delphes?
    Je t’écris un peu plus dans quelques jours. Amitiés. JB

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  7. christian MASSAS

    Merci l’ami Bertil !
    Suis bien loin de chez vous mais je me sens très près en pensée !
    Il faudrait bien que l’on se croise de plus près…les temps sont ainsi et les clowns moins jeunes sont moins sur les routes…tout en étant toujours à
    l’ouvrage….j’en prépare un tout neuf pour bientôt (mais cette fois pas mon écriture !)
    En tout cas merci pour ton conte de Noêl !!! je me mets dans la file avec tous !
    Bien à vous
    Amédée

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    1. Anonyme

      Tu nous as entrainés en Anatolie en 1915.
      Mais le monde meilleur existe, il faut l’entretenir conmme une plante fragile…
      Danièle

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