Quel regard Bertil portait sur sa carrière lors de son départ à la retraite ?

Choix thématiques et signaux faibles

Evaluation de fin de carrière de Bertil Sylvander
N.B. Le texte qui va suivre est une version remaniée du dossier d’évaluation finale

Introduction : objectif de cette évaluation

J’ai demandé à pouvoir exercer mes droits à la retraite à partir de fin Octobre 2007. Je souhaite donc que cette évaluation prenne l’allure d’une sorte de bilan de fin de carrière. Pour réaliser cet objectif, j’ai jeté un regard rétrospectif sur mon travail de chercheur depuis mon entrée à l’Inra, le 1/01/1972 et j’ai choisi de traiter ce bilan sous l’angle de mes choix thématiques et de leurs déterminants. En effet, comme ils ont été précurseurs dans un certain nombre de domaines, une explicitation des facteurs de choix est susceptible d’ouvrir ce bilan sur des perspectives pour mes collègues. Je me suis inspiré pour ce faire d’une intervention qui m’a été demandée par les organisateurs de l’école chercheur : « Développer la veille stratégique dans un organisme de recherche : comment capter et interpréter les signaux faibles », qui s’est tenue à Ecully les 6-8 Juin 2007. Cette école chercheur se tenait à l’intention des cadres de l’Inra et avait pour objectif de « se donner les moyens de mieux capter les signaux faibles, aller chercher les signaux faibles ailleurs que dans ses propres routines, de les distinguer du « bruit » et d’identifier précocement ceux qui sont susceptibles de devenir « forts », porteurs de risques et/ou d’opportunités »[2]. Il me semble que mon témoignage, en lien avec cette intervention, est susceptible d’apporter quelque chose d’utile à l’Inra.

Tout chercheur a ses forces et ses faiblesses, ses limites et ses potentiels. Le retour sur ma carrière m’a incité à prendre conscience d’un parcours un peu « atypique » dans l’institution depuis 1972. Les choix de thématiques de recherche, de posture vis-à-vis de la demande sociale, de publications, de responsabilités n’ont pas toujours été faciles, ni toujours été compris par mes collègues ou par ma hiérarchie. Je les assume cependant, malgré les déboires qu’ils ont parfois entraînés, en raison des satisfactions qu’ils m’ont apportées et, je le crois, des éléments qu’ils ont apporté à l’institution.

J’ai donc choisi d’exposer ces choix, selon un témoignage que j’espère distancié[3]. Je tenterai d’en élucider les déterminants institutionnels, ainsi que les conséquences et les limites. Sur le plan des thématiques, les organisateurs de l’école chercheur susmentionnée avaient sans doute en tête mon côté « défricheur », puisqu’ils m’ont demandé d’exposer selon quel processus j’avais détecté les signaux faibles qui annonçaient précocement, dès les années 1970, l’importance émergente (de mon point de vue) de thèmes tels que la qualité alimentaire, la consommation, les indications géographiques ou l’agriculture biologique, domaines que j’ai été l’un des premiers – sinon le premier – à explorer en sciences sociales.

Bien que quelques collègues des sciences biotechniques aient déjà perçu les enjeux autour de la qualité (technologique, bactériologique) du lait ou des carcasses de viandes, ce thème était considéré par les sciences sociales comme trop foncièrement marqué de subjectivité, ce qui ne permettait pas une approche scientifique. Je me suis consacré, à partir de 1972, à des travaux sur les filières et les marchés de produits de qualité spécifiques (Label rouge par exemple). Les « Signes Officiels de Qualité », qui sont aujourd’hui un thème reconnu et mis en avant par la société autant que par le monde académique, n’étaient même pas désignés comme tels dans les années 1970 et faisaient figure d’archaïsmes pour les responsables agricoles comme pour la communauté scientifique. Il a fallu attendre le colloque de la SFER, tenu en Octobre 1992, pour que ce thème soit admis en sciences sociales à l’Inra (avec le secours de nombreux chercheurs extérieurs à l’institution !). Les approches néoclassiques s’en sont emparé encore plus tard (après 1995, me semble-t-il). De même, avant ma première enquête de consommation sur le lait en 1973, aucun travail de ce type n’avait été effectué à l’Inra, le second exemple étant le fait de la station ESR de Montpellier sur le vin en 1980. En ce qui concerne les Indications Géographiques, un chercheur de l’Inra s’y était intéressé dès les années 1980 (il est d’ailleurs passé à l’Institut National des Appellations d’Origine par la suite) et je m’y suis engagé, lors d’un projet dit « Aliment 2000 », en 1989, alors que l’Inra n’a lancé sa première AIP sur le sujet en 1994, malgré moult réticences de la part de courants plus « positivistes » de l’Inra. En ce qui concerne l’Agriculture biologique, il faut mentionner que quelques chercheurs (parfois un peu sulfureux) s’y étaient intéressés dans ces années là et j’ai été l’un des premiers, en sciences sociales, à effectuer des enquêtes là-dessus au début des années 1980. Dans la foulée du plan gouvernemental de développement de l’AB, l’Inra s’est engagé officiellement sur ce thème en 2000.

Les orientations scientifiques formulées en soubassement de ces différents domaines se sont progressivement légitimées à la fin des années 1990. Je commencerai dans une première partie par une analyse des éléments déclencheurs de choix thématiques pertinents, puis je tenterai, dans une deuxième partie, d’en retenir quelques leçons à divers niveaux.

  1. Analyse des éléments déclencheurs précoces de choix thématiques pertinents

Sans m’étendre sur le détail de mes résultats scientifiques, qui ne sont pas au centre de mon propos ici, j’aborderai trois éléments déclencheurs précoces de ces choix thématiques : (i) l’environnement social et international, comme réservoir potentiel d’enjeux (si on sait les percevoir), (ii) l’unité de recherche, comme lieu potentiellement structurant de l’innovation scientifique, (iii) le partenariat extérieur, comme éléments potentiellement structurant de la demande sociale.
1.1. L’environnement social et international, comme réservoir potentiel d’enjeux et de thématiques (si on sait les percevoir)

J’ai démarré ma vie active en allant faire un stage en Suède, de 1969 à 1971. Parlant couramment le suédois de par mon origine familiale, j’avais des atouts pour profiter de cette expatriation. Je précise ceci, non pour raconter ma vie, mais pour montrer l’importance du facteur « ouverture internationale » dans les choix de thématiques de recherche. L’apprentissage précoce de la diversité des dynamiques sociales et historiques nationales et des trajectoires d’innovation sociale à travers le monde me semble absolument capital pour percevoir les grands enjeux qui doivent contribuer à orienter la recherche sur le long terme.
L’étude de l’histoire économique et politique de la Suède m’a fait prendre conscience :

  • des dispositifs socio-politiques de négociation des restructurations industrielles dans les années 1930 et des restructurations agricoles des années 1960. Une forte industrie agro-alimentaire dès les années 1970, un rôle actif des syndicats et organisations professionnelles dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques mettaient alors au premier plan des enjeux complètement ignorés en France : importance des coordinations de filières, poids du consumérisme, différenciation des produits, prégnance des problèmes de qualité alimentaire, urgence de la connaissance de la demande des consommateurs (bien avant qu’on parle, en Europe du Sud, de la « nouvelle » approche « de la fourchette à la fourche » !).
  • de la perception aigue par l’opinion publique, structurée par des organisations qu’on n’appelait pas encore des ONG, des grands enjeux du siècle : pollutions chimiques, pesticides, sous-développement des pays du tiers monde, inégalités sociales et sexuelles, urgence d’une éducation du citoyen et du consommateur, refondation de la délibération démocratique, tous enjeux qu’on ne nommait pas encore « développement durable », mais qui émergeaient comme tels dans la société, bien avant certaines prises de conscience très récentes en France.

Cette première expérience m’a conduit, une fois rentré en France et recruté à l’Inra (1972), à ne manquer aucune occasion de faire des missions en Europe et dans le monde et ceci à une époque où beaucoup de collègues approfondissaient leurs sillons hexagonaux et où une connaissance des langues était un luxe dissuasif. J’ai ainsi pu étudier par exemple, en 1972-73, les enjeux liés à l’entrée de la Grande Bretagne dans la CEE, ou aux politiques alimentaires en Allemagne et aux USA.

Outre l’identification de « questions chaudes », ma sensibilité internationale m’a permis de constituer un réseau de relations scientifiques et humaines qui ont été à la base de mes bons résultats dans les appels d’offre européens dès la fin des années 1980, à une époque où l’importance avenir de ces projets pour l’Inra était peu perçue par mes hiérarchies.

Lors de l’école chercheurs précitée, les spécialistes des signaux faibles ont insisté sur le jugement de pertinence des signaux que l’on croit détecter, pour les rendre signifiants. La montée de l’économie de la qualité en Europe, l’émergence d’une politique agricole fondée sur la qualité, l’économie de la connaissance comme base de la stratégie de développement de l’Europe, comme indiqué à Lisbonne, le développement durable et l’environnement  : voici certes tout autant de thèmes qu’il faut investir à temps pour ne pas être marginalisé scientifiquement et politiquement.

Mais au-delà de cela, on voit que le consensus de Washington et l’économie néolibérale vont dans le sens de conceptions anglo-saxonnes (et scandinaves) de l’action publique, aussi décriées en France qu’elle y sont méconnues. Ainsi, parallèlement à des champs thématiques que j’ai jugé depuis longtemps essentiels (tels que l’agriculture biologique, les indications géographiques, le commerce équitable, etc. ), c’est la structure de la gouvernance privée et publique anglosaxonne (et scandinave) qui doit être au centre des préoccupations. Alors qu’on reste souvent obnubilé en France par une conception archaïque du service public et qu’on conteste le libéralisme (out tout au moins l’image déformée qu’on s’en fait), on ne voit pas le poids grandissant des ONG qui prennent en compte de manière parfois particulièrement efficace le bien commun, contribuent aux changements de politiques publiques et exercent des fonctions dans ce sens. Sous réserve de l’engagement des syndicats en tant que garants de l’intérêt général, cette option va dans le sens d’un libéralisme de gauche.

Bien sûr, il ne faut pas oublier que c’est dans ces pays qu’a été développé le concept d’opportunisme, sans doute à partir des bases anthropologiques liées à la religion luthérienne, qui privilégie l’individu et le volontarisme (d’où la puissance des fondations caritatives ou humanitaires). Mais c’est aussi dans ces pays qu’ont émergé les notions de co-gestion, de contrat, de négociation gagnant-gagnant (avec mise au deuxième plan des arrières pensées politiques) et de responsabilité sociale des entreprises[4]. La montée en puissance des contre-pouvoirs que cela suppose n’est pas assez identifiée. Les chercheurs français me semblent souvent à la traîne de cette philosophie et ne la prennent pas assez en compte pour y imprimer leur couleur spécifique.

Pour revenir à mes thématiques, j’ai récemment vu aux USA, dans les pays du Nord de l’Europe ou en Afrique du Sud, des réservoirs d’innovations techniques et sociales qui marqueront le siècle qui commence et dont les chercheurs français sont bien souvent déconnectés. Sans bien connaître la Chine ou l’Inde, je ne doute pas que derrière les apparences produites par les idées préconçues, des ferments de changement sont à l’œuvre, là où les regards ne se portent pas. On pourrait en déduire que les chercheurs devraient apprendre à regarder là où il faut.

1.2. L’unité de recherche, comme lieu potentiellement structurant de l’innovation scientifique (et le directeur d’unité comme ferment de cette innovation !)

J’ai été recruté en 1972 au Laboratoire de Recherches sur l’Economie des Industries Agricoles et Alimentaires de Massy[5]. Voici quelques éléments de contexte qui ont sans doute marqué, au-delà de ses débuts, l’ensemble de ma carrière.

  • Le directeur de l’unité était lui-même un chercheur non conventionnel, en dissonance avec le département ESR, qui était à l’époque marqué par l’orientation marxiste de nombre de ses membres[6], spécialisés par ailleurs sur l’agriculture stricto sensu. Mon directeur orientait les travaux de l’unité sur les sciences de gestion et participait au lancement en France (suite à Davis et Goldberg, 1957[7]) de l’économie de filière. Ces choix se concrétisaient sur le champ thématique de l’aval agro-alimentaire (industries agricoles et alimentaires (IAA) et distribution), très sous développé en sciences économiques et plus spécifiquement au sein de l’Inra. Les liens étaient tissés avec l’université de Paris Dauphine et avec HEC.
  • L’absence d’études empiriques sur les IAA était un problème pour les services gouvernementaux (ministère de l’agriculture, DATAR, commissariat au plan), à une époque d’intégration européenne et de croissance forte. Si l’existence de la PAC structurait fortement les recherches en agriculture, l’analyse du contexte aval manquait complètement. C’est pourquoi notre unité privilégiait une étude appliquée des phénomènes d’ouverture sur les marchés internationaux, d’investissements et restructuration industriels et de coordination de filière. Cette posture l’amenait à privilégier une recherche sur contrats, qui avait l’avantage de projeter l’unité sur les enjeux les plus actuels et les plus chauds du moment[8] et l’inconvénient de retarder un peu notre engagement sur les publications scientifiques. Elle avait en outre l’intérêt de nous focaliser sur l’innovation technologique, et de nous inciter, bien avant l’heure, à tisser des liens avec nos collègues des autres départements de l’Inra. Enfin, elle nous amenait, là aussi avant l’heure, à développer de nombreux contacts à l’étranger, qui seront utiles lors des programmes de recherche européens avenir.

Mon profil personnel et celui de l’unité constituaient un cadre d’attirance mutuelle. Mon séjour en Suède (1969-1971) m’avait orienté dès le début sur des thèmes qui allaient se révéler, trente ans plus tard, centraux pour l’Inra : coordination des acteurs dans la filière, économie et analyse des politiques publiques en matière de qualité, économie de la consommation alimentaire. Les champs couverts étaient par exemple ceux de la coordination économique dans les filières lait, jambon, viande hachée, des produits de qualité spécifiques (label rouge), sur lesquelles on notait de nombreuses difficultés d’ajustements techniques et stratégiques des différents acteurs, du producteur au consommateur, des politiques comparées de la qualité dans divers pays d’Europe, des enquêtes de consommation, des phénomènes émergents de diversification de l’offre et de segmentation de la demande. Ces questions ont fait l’objet de nombreuses publications par la suite dans le domaine des produits sous signes officiels de qualité et j’y ai pris ma part active. Enfin, une étude comparée de politiques publiques de qualité en France, Allemagne et Suède, effectuée en 1972, préfigurait mon intérêt actuel pour les politiques publiques, derniers thèmes de mon parcours professionnel, qui se concrétise dans le projet européen que je coordonne actuellement (SINER-GI). L’approche des enjeux liée à la qualité sociétale par le recours au concept innovant de bien public selon Inge Kaul[9] est ma dernière contribution à la question, controversée mondialement, de la protection des Indications Géographiques.

En ce qui concerne le lien entre sciences sociales et sciences biotechniques, les relations avec les laboratoires Inra de recherche sur la viande, les produits laitiers (à Jouy en Josas) et sur la qualité (à Dijon) étaient intenses, ainsi que ma participation aux commissions de travail du ministère de l’agriculture.

Ma posture souffrait de limites que j’identifie aujourd’hui. La focalisation sur la gestion des IAA et l’urgence des réponses aux demandes sociales (publication de nombreux rapports et articles de « vulgarisation ») m’ont empêché (mais le diagnostic est finalement assez général !) de replacer pleinement mes travaux dans l’histoire et l’environnement scientifiques de l’époque[10]. Ceci peut-il expliquer le démarrage tardif de mes publications ? Oui et non. Outre le fait que très peu de chercheurs à l’Inra et au département ESR publiaient à l’époque dans les revues de rang A, il faut admettre que mes thèmes de recherche un peu trop novateurs (et sans doute mon ancrage scientifique insuffisant) n’ont pas facilité l’acceptation de mes articles. Il faut attendre 1983 (soit onze ans après mon recrutement !) pour que mon orientation thématique soit enfin acceptée (dans « Economie Rurale » et dans « Les cahiers de l’ISMEA », aujourd’hui « Economie et Société »).

J’ai tout de même suivi le mouvement, en apprenant (sur le tard et sur le tas !) à publier dans les revues[11]. Mon arrivée à Toulouse en 1981 et le virage académique du département ESR m’y ont aidé. Le colloque de la SFER sur la qualité en 1992, dont je regrette de n’avoir pas été l’un des initiateurs, a été un déclencheur de la légitimité du thème, suivi par une AIP qualité, puis par de nombreuses autres initiatives. Enfin, malgré une prise de conscience tardive de l’importance des thèses universitaires et de l’ancrage académique, j’en ai encadré une dizaine, dont trois dans le cadre d’UREQUA.

On est toujours beaucoup plus marqué qu’on ne le croit par ses premières années professionnelles. J’ai acquis dans ma première unité de recherche des habitudes (innovantes et handicapantes !) de défricheur intuitif et téméraire, parfois trop coupé des collègues des bases arrières, qui ont souvent attendu que les thèmes soient légitimes pour consolider les coupes claires et initier les mises en valeur, souvent mieux que moi ! En investissant les bases théoriques, ils ont souvent su renforcer les fondations théoriques – et heureusement – , alors que j’avais déjà commencé de monter les murs.

En prenant conscience de ce phénomène et en observant la montée en puissance du thème « qualité » dans les années 1990, j’ai voulu y consolider ma part (ce qui peut sembler légitime) et j’ai saisi une occasion politique et professionnelle qui se présentait dans la Sarthe pour accepter d’y fonder, en 1995, une unité de recherche sur la qualité : l’unité UREQUA, qui a vécu pendant 9 ans[12]. Celle-ci a réalisé en quelques années un travail important et occupé dans l’univers de la recherche sur la qualité une place non négligeable.

En ce qui concerne mon intérêt pour les orientations scientifiques des collègues des autres départements de l’Inra, il s’est affirmé dans mes travaux sur la qualité et les produits de qualité spécifiques, dans des contrats européens, dans les AIP (AIP Qualité, AIP Appellations d’Origine), dans les missions transversales qui m’ont été confiées (programme DADP Pays de La Loire de 2001 à 2004, Agriculture biologique de 2000 à 2006 et Indications Géographiques, de 2004 à 2007). Il s’est enfin concrétisé, mais hélas un peu tard compte tenu de mon départ à la retraite, avec la création de l’unité AGIR, dont le projet cadrait bien avec mon profil personnel.

  1. Le partenariat extérieur, comme éléments potentiellement structurant de la demande sociale

J’ai signalé plus haut que l’unité où j’ai commencé ma carrière était sollicitée pour éclairer la décision publique sur les grands enjeux du moment : conséquences de l’entrée de la Grande Bretagne dans la Communauté Economique Européenne, information sur les phénomènes en cours dans les filières, en l’absence d’appareil statistique adapté à l’aval agro-alimentaire, politique de restructuration des différents secteurs, questions liées au développement du partenariat agriculture-industrie, avenir de la demande des consommateurs.

Ces demandes donnaient lieu à des contrats d’étude et de recherche, pratique nouvelle au département ESR et diversement jugées. Comme on le sait aujourd’hui (notamment grâce aux programmes PSDR), tout partenaire posant une question n’est pas forcément à retenir comme partenaire pertinent pour une question scientifique donnée ! Dans mon expérience initiale, il se trouve qu’à côté des grandes directions du ministère, dont l’activité était organiquement déduite de l’administration de l’économie agricole, se trouvaient d’autres entités en prise directe sur l’économie concurrentielle agro-alimentaire. Marginales, en miroir avec mon unité de recherche, elles posaient des questions nouvelles d’analyse stratégique et de prospectives. De même qu’une partie des questions liées à l’agriculture biologique ou à la production fermière n’ont pu se développer au ministère qu’à la DGER (où les enjeux productifs agricoles sont moins prégnants), de même avions nous à tisser des liens avec ces entités marginales : direction des IAA, DATAR, commissariat au plan, « mission d’études concertées » (qui n’avait pas de troupes, mais de l’argent et des idées) ou CNERNA (Centre National d’Etudes et de Recherches sur la Nutrition et l’Alimentation), qui a joué un grand rôle dans le développement d’une politique de recherche en alimentation en France.

Mon intérêt pour l’utilité sociale des résultats de recherche ne s’est jamais démenti et a marqué mes travaux et mes projets institutionnels. Ce travail peut être qualifié de « Recherche en partenariat pour le développement », ce qui explique d’ailleurs mon engagement de la première heure (1993) sur le programme DADP (actuellement PSDR). La création de l’unité UREQUA au Mans, que j’ai initiée en 1994-95, allait dans ce sens et était associée avec un CRIT (Centre Régional d’Innovation Technologique) et avec l’Université du Maine. Son objectif était de développer des recherches en sciences sociales (économie, sociologie, gestion) en partenariat avec les demandeurs du monde économique[13], dans le but d’élaborer avec eux des bases de décisions stratégiques, fondées sur des connaissances suffisamment générales pour permettre dans le même temps une validation scientifique.

La fréquentation de ces partenaires m’avait montré qu’ils en savent beaucoup plus qu’on ne le croit généralement, mais qu’ils attendent des apports à la fois originaux et opérationnels. Cet enjeu, auquel la DADP de l’Inra a historiquement tenté de répondre, nécessite beaucoup plus que la formulation d’une question qui reflète leurs préoccupations. Elle change la manière même de faire de la recherche. Sur le fond, ce projet impliquait en effet qu’à une démarche explicative, support d’un souci d’excellence, on adjoigne une démarche compréhensive, apte à répondre aux préoccupations des professionnels avec pertinence. Dans le domaine tout à fait stratégique des PME – PMI, et tout spécialement en zone fragile, ces derniers ont en effet besoin de disposer de clés de compréhension du système complexe où ils se trouvent, qui leur permettent de formuler une stratégie et de prendre des décisions adaptées.

Ces clés sont nécessairement synthétiques et sont fondées sur des recherches qui appréhendent une large réalité à partir d’hypothèses proches des représentations des acteurs. Dans cette mesure, l’exigence première de cohérence opérationnelle de l’usage des résultats rend moins cruciale l’exigence d’exclusivité formelle des systèmes d’explication. En effet, pour un décideur, des éléments de décision, même reliés à des théories formellement incompatibles, peuvent être mobilisées conjointement dans la même séquence de décision

Il s’agit bien de recherches finalisées menée dans le contexte de projets innovants avec les partenaires, ce qui suppose la mise en œuvre d’un dispositif particulier, qui nécessite une bonne capacité de management de projet, met en jeu, un premier moment de diagnostic et d’évaluation scientifique, susceptible de faire le tri entre la synthèse des connaissances existantes et la création de nouvelles connaissances.

  • Synthèses de connaissances existantes : puisque la question de départ est élaborée avec le partenaire dans l’optique d’une décision forcément synthétique, on doit être capable d’identifier et de mobiliser au service du projet des connaissances acquises. En ce sens, il peut s’agir de transfert en sciences sociales, mais aussi de mobilisation du potentiel d’expertise développé par les chercheurs empiristes d’un large réseau. Dans tous les cas, les connaissances utilisées doivent être mises au format de l’aide à la décision.
  • Création de nouvelles connaissances : sur certains points, la dynamique du projet amène à la réalisation de recherches originales, qui peuvent par ailleurs être fondées sur leur dynamique scientifique propre, ce qui permet de sauvegarder un investissement de moyen terme, une certaine créativité et la publication. En outre, des études ponctuelles sont menées au cours du processus, pour combler une lacune d’information. Celles ci permettent d’élaborer des analyses empiriques, susceptibles à leur tour d’être retraduites en termes de projets de recherche.

En outre, cette posture implique, à côté de l’utilisation des bases de données disponibles, une activité complémentaire de création de données par enquêtes directes de terrain, tant auprès d’échantillon de consommateurs que d’entreprises et d’institutions, chaque fois que les informations pertinentes ne sont pas disponibles. Cela permet de développer un savoir-faire aux différentes étapes du processus, qui fait à mon sens partie intégrante du métier de chercheur.

L’ensemble des orientations et hypothèse évoquées plus haut implique une pratique d’enquêtes directes auprès des acteurs (producteurs, consommateurs ou décideurs publics ; enquêtes extensives, interviews, focus groups). Il est important de percevoir que cette pratique est tout aussi exigeante et complexe que d’autres, car elle se fonde sur la nécessité de créer des données, c’est à dire de définir leur format, par rapport aux problématiques, leurs conditions d’obtention, de vérification et de traitement, dans des milieux professionnels souvent difficiles (PME-PMI, syndicats professionnels). Par rapport à l’obtention et à l’utilisation de données statistiques toutes faites, qui ont aussi leur complexité, il faut créer, parfois sur plusieurs années, les réseaux de relations et de confiance, condition d’élaboration de données de qualité.

  1. Quelques leçons

Je déclinerai les quelques leçons, que je tire des éléments exposés ci-dessus, sur trois plans : (i) en termes épistémologiques, (ii) en termes personnels et (iii) en termes institutionnels.

2.1. En termes épistémologiques

Très modestement et sans avoir publié dans ce domaine, je me permets de relire ma carrière à la lumière de certaines thèses en théorie des sciences, que je résume grossièrement ici. Je me suis reconnu dans les idées de Feyerabend (l’anarchisme épistémologique), qui soutient que la science progresse par des phases de désordre et qu’il faut donc absolument préserver une diversité des pratiques scientifiques (certains responsables de l’Inra devraient lire Feyerabend). Je me suis reconnu dans Thomas Kuhn, qui distingue deux types de recherche, qui correspondent à deux types de pratique scientifique : (i) la science dite « normale », où le chercheur construit ses hypothèses et ses protocoles à partir du paradigme dominant et écarte les « anomalies », non expliquées par lui (ou essaie désespérément de les expliquer par des expédients) ; (ii) les « révolutions scientifiques », construites à partir du moment où des chercheurs s’occupent des anomalies et où certains d’entre eux, plus géniaux que d’autres, formulent des hypothèses et des théories capables d’en rendre compte « on ne change pas de théorie quand la précédente est réfutée, mais quand nouveau paradigme devient efficace et légitime ». Il y a alors accord sur un agenda de recherche dans la nouvelle communauté scientifique issue de la révolution. Je me suis reconnu dans Lakatos qui soutient que la science normale invente des stratégies de défense autour du noyau dur de la théorie. Je me suis bien sûr reconnu (mais trop tard !) dans Latour, qui explique qu’une part sensible de l’activité des chercheurs consiste à travailler à légitimer leur programme de recherche auprès de leurs collègues, de leur hiérarchie et de leurs financeurs.

2.2. En termes personnels

Si l’on veut bien admettre qu’au moins sur le choix des thématiques, j’ai vu juste précocement, je suis prêt à mentionner quelques-unes de mes limites, qui expliquent que mes intuitions  initiales ne me soient pas assez créditées aujourd’hui : insuffisante force de conviction vis-à-vis de ma hiérarchie, insuffisant calcul stratégique (croyance en l’argumentation simple, sans assez de passations d’alliances internes et externes, insuffisant « pouvoir de nuisance », en cas d’obstacles), sous-estimation, en 1980, de la future puissance impérialiste du « main stream » en économie, sous-estimation du caractère illégitime de l’enquête directe en sciences sociales pour ce courant, trop faibles connections avec l’Université, avec les sociétés savantes et avec des maisons d’édition (ouvrages et/ou revues), sous-estimation de la force d’inertie du système agricole européen, que je voyais changer d’orientation (vers l’agro-alimentaire et vers le développement durable) beaucoup plus tôt.

2.3. En termes institutionnels
On connaît l’importance croissante des fonctions d’orientation et d’animation du directeur d’unité. Mon expérience le confirme, avec toutefois la nuance que le projet d’unité ne doit pas être conçu d’une manière qui le rende trop conventionnel. Il faut être en mesure de percevoir  et d’interpréter des signaux faibles (par la mobilisation d’outils appropriés), pouvoir prendre des risques mesurés, faire des investissements apparemment audacieux. Pour cela, les commissions d’évaluation doivent être équilibrées et compter elles même des chercheurs de divers profils (y compris des pionniers), capables d’identifier le potentiel d’innovation de l’unité.

Le suivi des chercheurs au sein de l’unité doit véritablement être fondé sur une approche personnalisée du capital humain, mesurer aussi bien l’excellence que le potentiel d’innovation. Si un chercheur défend avec conviction une intuition précise, il ne doit pas être laissé à lui-même, mais être mis à l’épreuve, pendant un temps donné, avec des moyens et une évaluation adéquate. Le rapport d’évaluation doit comporter une rubrique incitant les chercheurs à prendre ce risque s’ils le souhaitent, de même que l’entretien annuel avec le directeur d’unité devrait comporter une telle rubrique. En corollaire, les qualités du chercheur à évaluer devraient être diversifiées : allier rigueur et imagination, aptitude au décentrage et aptitude à la stratégie institutionnelle.

[1] Document rédigé à l’occasion de l’évaluation interne INRA de la Commission Scientifique Spécialisée (CSS 2007), traitée ici par l’auteur comme une évaluation de fin de carrière.
[2] Ecole chercheurs : « Développer la veille stratégique dans un organisme de recherche : comment capter et interpréter les signaux faibles ». Objectifs : « se donner les moyens de mieux capter les signaux faibles, d’aller les chercher ailleurs que dans nos propres routines, de les distinguer du « bruit » et d’identifier précocement ceux qui sont susceptibles de devenir « forts », porteurs de risques et/ou d’opportunités. Au regard des enjeux et spécificités du concept des signaux faibles, l’objectif premier est d’en identifier clairement les caractéristiques et les propriétés. Au-delà de la compréhension du concept, il s’agit d’acquérir une sensibilité, des méthodes et des outils de captation, d’interprétation et de traitement des signaux faibles. Public : Cette école est conçue prioritairement pour les chefs de Départements et leurs adjoints, les présidents de Centres et leurs adjoints, les directeurs scientifiques et leurs adjoints. Sont également invités à participer à cette école les responsables de l’unité Prospective, de la DARESE, de la DISI et de la MRI.
[3] Je m’astreins bien sûr, dans cet exercice, à une probité intellectuelle que je désire élevée, dans une analyse qui se limite à une approche institutionnelle. Je n’y mentionne aucun nom propre.
[4] Le rapport Bruntland, initiateur du développement durable, a été signé par un premier ministre norvégien
[5] Nommé à l’époque CERDIA (Centre d’Etudes et de Recherche sur le Développement des IAA).
[6] Plusieurs de ces chercheurs se sont tournés par la suite vers une approche néoclassique de l’économie (centrée notamment sur la maximisation de l’intérêt individuel de l’acteur) et/ou ont eu des postes de responsabilité. La filiation épistémologique et/ou stratégique serait intéressante à élucider !
[7] Davis, John H.; Goldberg, Ray A., 1957, Concept of agribusiness, Harvard University, 1957. 136 p.
[8] Elle incitait en outre de nombreux collègues à stigmatiser notre unité comme faisant le jeu capitalisme agro-alimentaire.
[9] Kaul I. (2001), “Public goods: Taking the concept to the twenty-first century” as a chapter contribution to the edited volume, Daniel Drache ed. 2001. The Market of the Public Domain.  London and New York: Routledge. pp. 255-273 ; Kaul I, Mendoza R.U. (2004) “Advancing the concept of public goods”, in Providing Global Public Good – Managing Globalization, UNDP, Oxford
[10] Akerlof venait de publier son article fondateur, mais nous n’en avions pas conscience !
[11] Si je compte à partir de la date de début de publication, j’ai fait passer en moyenne un article par an, ce qui n’est pas trop mal, vu ma génération.
[12] Ma hiérarchie a trouvé que cette construction était « politique », car soutenue par un ministre de la recherche, (qui a pris du galon depuis). Ma réponse était qu’il s’agissait juste de faire tout haut ce que beaucoup faisaient tout bas (comme l’écrivent Callon et Latour) : consolider une orientation scientifique par la construction d’un rapport de force. Ma première unité de recherche à Massy avait effectué de nombreux travaux en pays de La Loire (y avait même essaimé en 1975 avec la création de l’unité de recherche économiques de Nantes) et elle avait beaucoup travaillé sur l’émergence des volailles sous label rouge (1974). Pour ma part, j’avais noué sur place de nombreux liens avec les professionnels de l’agro-alimentaire. Enfin, il est intéressant de noter que le ministre en question avait lancé le premier organisme certificateur « Qualité France » spécialisé sur les volailles Label et en avait été le président.
[13] Nous entendions par « partenaires » aussi bien des entreprises, que des groupes d’entreprises ou des systèmes d’acteurs hybrides (syndicats, interprofessions, etc…), des Organismes Professionnels Agricoles, des organisations para-agro-alimentaires, mais aussi en interne des départements biotechniques de l’Inra, au service desquels l’unité peut travailler, sur des projets d’innovation concrets, la Direction Générale de l’Inra, la DRIV et la Direction des Politiques Régionales.

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