L’enterrement de Marabout – par Noureddine Saadi, Mai 1992

Il fallait bien que ce fut ici qu’il reposât
D’ailleurs, il choisit lui-même son éternité, ainsi.
Un peu comme on se vêt de son nom, n’avait-il pas été
sanctifié « Marabout » de son vivant ?

« Ami Marabout » a rejoint aujourd’hui sa dernière demeure. Allongé près de sa mère, comme il ‘avait désiré, au cimetière de Miramar, ce cimetière marin à flots d’écumes où j’imagine que viennent, la nuit, brouter les cyclamens des veaux marins et peut-être, sur le marbre des tombes, danser des elfes et des sirènes ; ce cimetière où, tu me disais, rêvait de séjourner le général. Peut-être déjà me ferait-il l’offrande de m’y accueillir un jour pour toujours.

Marabout y est arrivé en palanquin vert. De ces verts mystiques qui boivent le soleil sans reflet. Le ciel était d’un bleu des premières chaleurs. Une immense procession où se confondaient tous les âges du quartier. Et ceux venus de là-bas. De Pointe Pescade jusque d’Aïn Benian. Se confondaient les accents de son Sidi-Aïch natal avec les gutturales des algérois. On aurait dit un secret patois.

« Ami Marabout » repose allongé le visage vers la mer, les yeux fermés sur l’îlot, ce lieu habité qui faut sans doute le dernier spectacle de ses vœux. Une ocre tombe, de cette couleur diaprée qui épouse la course du soleil, le bruit des vents ou l’embrun de la mer. Mais comme dit Camus :

« De la mort et des couleurs,
Nous ne savons pas parler »

Marabout a franchi le seuil de sa porte, cette porte bleue ombrée d’un figuier, sous les you-yous stridents des femmes. Je l’ai imaginé heureux, lui qui toute sa vie partagea celle de ses bêtes, dans un gourbi, de partir comme l’on quitte la scène, d’une maison en dur sur une terre immeuble, entouré par trois générations qu’il a vues naître ? Je vous associe à son bonheur de mourir ainsi.

Le palanquin avait failli manquer le tournant, au seuil de la demeure de Miramar près des Fontaines. Comme s’il hésitait à partir ou s’il voulait faire halte un moment, comme il le faisait souvent ici, avant de gravir le sentier. D’ailleurs, le palanquin déboula le chemin des Horizons bleus – mon voisin me fait remarquer que jamais il n’y eut autant de monde sur les parvis de terre battue de la mosquée – et il faillit rater la dernière prière debout comme le Tamaghart fait le Ahl El Lil des femmes et une plainte unique : « Hamdou lillahi ». Dieu à peine murmuré.

De tous les rituels anciens, le sien fut invisible et la rue formait une frontière entre ceux qui prièrent et ceux, dont moi, qui ne prièrent pas.  A ce moment là, le vieux Dahmane ouvrant sa chemise tentait de me montrer, en riant, une cicatrice due au crochet du bras absent de Marabout ; il y a quarante ans.

Ainsi se sont passées les funérailles de « Ami Marabout », qui fut en quelque sorte l’ancêtre de ce quartier

Miramar, le 10 mai 1992,
Une heure après l’enterrement

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