Le fabuleux destin d’ « El mortito » ….

Chili, 11 Septembre 1973 – Le coup d’Etat à Santiago du Chili
Paris, 11 Septembre 1973 –  La solidarité se met en place

J’habite Palaiseau. Je suis militant politique au sein du PSU. Nous suivions depuis des années avec enthousiasme ce qui se passait au Chili sous la présidence de Salvador Allende, démocrate chrétien allié au parti communiste chilien. La vielle question du socialisme : comment changer démocratiquement la société et l’économie dans le sens de la justice sociale ? Chacune des réformes d’Allende suscitait l’intérêt de la gauche française, mais nous savions que les forces de la réaction veillaient dans l’ombre …

Le 11 septembre, nous apprenons effarés que l’armée chilienne commandée par le général Pinochet vient de faire un coup d’Etat, de renverser le gouvernement socialiste, d’assassiner le président Allende et de jeter en prison des milliers de personnes. La torture est généralisée, les assassinats et disparitions s’enchaînent.

La solidarité s’organise et, dans la semaine qui suit, nous recevons à Paris des centaines de réfugiés politiques. Un contingent vient d’arriver à Palaiseau et nous organisons l’hébergement. Un soir, nous partageons un repas tous ensemble, il y a là une trentaine de militants, tous plus sympathiques et généreux les uns que les autres.

Carmen, qui parle français, nous présente un jeune gars, Luis, qui mange sa potée en silence. Il est mince et fragile, cheveux noirs, mi-courts. Luis ne parle pas un mot de français, mais il a d’autres raisons de garder le silence. Il vient de vivre des jours épouvantables. La gorge serrée, nous écoutons le récit de Carmen.

Le groupe a donné au jeune Luis un surnom affectueux : « El mortito », « le petit mort ». Qu’est-il arrivé à  « El mortito » ? Journaliste , il a été arrêté dans les premiers et vite jugé : peloton d’exécution. Avec une vingtaine de camarades, il est traîné devant un mur du stade et fusillé. Il tombe, recouvert par les cadavres. Au milieu de la nuit, il reprend conscience. Il a très mal à l’épaule gauche, qui a reçu la balle. Dans la nuit et dans le sang, il rampe.

Après des heures de souffrance et de découragement, il arrive chez une amie qui lui fait un pansement. Pendant qu’il se repose dans la chambre, cette amie est arrêtée par la police qui néglige de fouiller l’appartement. Dès qu’il peut, il sort en titubant. Il prend les petites rues pour aller encore se réfugier là où il peut. Hélas, il tombe face à une patrouille de police qui le met aussitôt en joue. Un gradé survient et exige qu’on l’emmène au commissariat principal de Santiago. Après des heures d’attente et de coups, il est interrogé par un inspecteur qui a en main les listes de condamnés à mort de la veille, sur laquelle il y a sa photo. Le visage de l’inspecteur se fige en consultant la liste. Il décroche le téléphone pour parler au responsable des exécutions. Luis défaille de trouille.

Soudain, les traits de l’inspecteur se figent et il s’effondre sur son bureau. Crise cardiaque. Mort. Dans l’affolement général, Luis se faufile dehors et arrive à embarquer dans un camion qui va sur Valparaiso. Là, il prend contact avec une cellule du parti, qui lui donne les moyens de s’embarquer vers Lima et de là vers Paris.

Un enchaînement de hasards a voulu que Luis survive, malgré toutes les occasions de mourir… Et là, juste à côté de moi, il mange tranquillement sa potée. « El mortito », le petit mort le plus vivant que j’aie jamais rencontré !

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5 Replies to “Le fabuleux destin d’ « El mortito » ….”

  1. Pierre

    Cela me rappelle l’histoire d’un copain de fac. C’était un étudiant originaire de Centrafrique. Il avait là bas participé à une manifestation d’étudiants et le police avait tiré, massacrant tout le monde. Il n’avait du sa survie qu’au fait de faire le mort, au milieu des cadavres de ses copains, baigné de leur sang.
    Il a pu par la suite partir en France pour étudier, mais l’esprit torturé par ce souvenir, il n’a pas pu apprendre et poursuivre ses études. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.

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  2. Calude Broche

    Histoire réconfortante dont je me demande, après sa lecture, ce qu’est devenu cet homme « El Mortito ». Qu’a été sa vie depuis 45 ans ? Que fait il aujourd’hui?
    Il me plait de penser, qu’El Mortito avait une destinée qui fait qu’il ne devait pas mourir. Et si « les anges » ou « les fées » ou « Dieu » s’était arrangé pour le préserver, tant il comptait sur El Mortito pour accomplir ce qui devait être accompli ?
    Oui, je sais, il y a de la magie dans cette pensée et il n’y a peut être dans cette histoire que hasards bienheureux. Il y a bien des gens qui gagnent au loto (ce qui statistiquement est improbable)…

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  3. Sylvie Domenjoud

    Incroyable !!! Super..
    Histoire qui interroge le MYSTERE…indispensable à la vie !
    Les Hasards !!!!!! qui ‘en sont peut-être pas. Le destin, la bonne étoile, la chance, l’intériorité, l’amour de la vie et peut -être l’ Amour tout court.
    merci pour la part de rêve que cela offre en plus !

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  4. Julien

    Je m’en souviens parfaitement du 11 septembre 1973 … J’étais dans la Drôme sur un haut plateau désert chez mon amoureux, un paysan éleveur de moutons de 27 ans de plus que moi. Il était communiste et pour la paix et nous étions très à l’écoute de tous ces événements, très choqués et très inquiets… Par la suite, des chiliens ont du passer chez lui, je ne m’en souviens plus très bien… Ce qui m’a frappé plus tard c’est l’attentat aux tours jumelles le 11 septembre ne serait-ce ce pas un retour de bâton, un signe clair pour les américains ?

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  5. Noah

    On oublie qu’il y a eu tout cela – à part cette date du 11.09, qui m’as toute de suite sonne une cloche dans ma mémoire. Et un peu plus en avant en Europe. La haine des gens d’argent et de pouvoir pour ceux qui trouvaient qu’il y avait d’autres choses plus importantes dans la vie. Et Pinochet, qui a assasiné Allende, est lui même mort il y a dix ans…

    By the time of his death, Pinochet had been implicated in over 300 criminal charges for numerous human rights violations,[2] including the Caravan of Death case (case closed in July 2002 by the Supreme Court of Chile, but re-opened in 2007 following new medical expertises)

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